Chroniques de Russie

 

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1.

Tout avait commencé au lycée. Cette prof-là. Une sacrée veine que j’avais eue de tomber sur cette prof-là. Choisir ton option en classe de seconde, tu parles d’un truc. Tout le monde voulait passer un bac scientifique, j’étais l’une des seules à vouloir faire des lettres. Non pardon, des lettres et langues. Oui, parce que ça avait plutôt l’air d’être mon truc les langues, je me débrouillais bien. Je voulais faire de l’arabe, j’avais toujours voulu faire de l’arabe. Mais en province, les langues rares ce n’est pas forcément gagné d’avance. Manque de bol, à défaut de la Tunisie ou du Maroc, ma ville était jumelée avec une ville russe dont je n’avais jamais entendu parler. Petrozavodsk. Facile à prononcer en plus. La Russie, je ne connaissais pas plus que ça à l’époque. Une vague idée quand tu as quatorze ans en plein milieu des années 1990. La chute de l’URSS quelques années plus tôt, c’est encore dans la mémoire collective immédiate. A défaut d’arabe et pour rester dans l’exotisme, j’avais choisi le russe comme troisième langue vivante.

Impossible de savoir ce qui s’était passé, je n’ai pas de souvenirs vraiment précis du premier cours. Je me rappelle la salle de classe, sombre, exposée nord, où la prof, face à nous, surélevée sur une estrade en bois, avait écrit à la craie la première fois sur le tableau noir, une par une, les lettres de l’alphabet cyrillique. Je me rappelle du profil de ma voisine de droite, j’ai souvenir que j’étais assise au troisième rang, un peu décalée sur la gauche, du côté de la porte de sortie. Mais je me souviens surtout de ces lettres au tableau. Il avait dû se passer un truc à ce moment-là. Je ne sais plus. Parce que je m’en fichais de ce pays dont je ne savais presque rien, des illustrations criardes aux bonshommes ridicules sur les pages pleines de traces de doigts de mon bouquin de classe refilé à des générations de lycéens. Ils avaient des coupes au bol et des sourires niais. Le bouquin datait des années 80, il mentionnait encore le Parti communiste. Les personnages féminins s’appelaient ou Olga ou Natacha. Mais cet alphabet s’était enroulé dans ma mémoire. Un « F » étrange en forme de têtard. La pagode chinoise que dessinait le « D ». Ces trucs mnémotechniques que j’avais mis en place, et dont je me rappelle toujours vingt ans après. Comme de la question que tout le monde me pose, et qu’à l’exact moment où je sais qu’elle va m’être posée, j’ai juste envie de tout envoyer paître. J’ai étudié le russe. Longtemps. Je ne sais pas pourquoi j’ai commencé. Et non, je n’ai pas d’origines russes. Non pas du tout. Même pas une grand-mère ou un arrière-grand-père. Alors ma famille était forcément au Parti. Ben non. Des communistes, il y en avait dans la famille, côté paternel. Mais pas plus en cheville que ça avec l’Union soviétique. Dès fois, j’avais envie de mentir juste pour qu’on me foute la paix, m’inventer une explication plausible, que ça résolve l’énigme que je semblais toujours poser aux autres. Raconter des histoires, je savais le faire, j’aimais bien. Ça pouvait prendre mais souvent je ne me l’autorisais pas. Le principe de précaution.

Le fait est que je n’ai pas d’explications à mes onze années d’apprentissage de cette langue, à mes trois années de thèse à réfléchir à cette culture. Le russe m’avait fait découvrir une autre réalité. Un rapport au monde que j’attendais inconsciemment. C’était un peu bateau. Et ça se passait de justifications. J’avais rencontré la Russie, comme on rencontre un compagnon de vie. Par hasard, puis par évidence. Une tendresse infinie.

 

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2.

Un barbecue. Souvent j’avais répondu cela quand on me demandait quel était le meilleur moment de mon premier voyage en Russie. C’était en 2001. Poutine avait été élu Président de la Fédération de Russie à peine un an plus tôt. C’était son premier mandat, tous les espoirs étaient permis. Les Russes y croyaient. On sortait de l’ère Eltsine, de la folie anarchique des années 90, de la deuxième guerre de Tchétchénie qui était dans toutes les têtes. Danila Bagrov était la superstar de ma génération, porté par la musique de Nautilus Pompilius et la nouvelle vague russe post-punk.

Comment raconter la plénitude de ce lac où on était parti pique-niquer en bande, paumés au milieu de la taïga. La Carélie. À 3 000 km de la France. Il avait fallu presque une heure de marche à travers les arbres, sans avoir l’air de suivre aucun chemin connu pour arriver sur une grève, nous installer, préparer le feu de camp. La profondeur de l’espace, le calme, la fraîcheur des sapins, le frémissement si particulier des feuilles de bouleaux, le bruit des bouteilles de bière qui s’entrechoquaient quand on trinquait, et dont l’écho ricochait sur l’eau. Les frissons du vent encore froid des débuts du printemps russe ridaient la surface noire du lac. La neige avait fondu, il n’en restait que quelques plaques gelées de-ci de-là. Les paquets de cigarettes circulaient de main en main. La fumée des chachliki qui cuisaient sur le brasier dégageait une forte odeur de viande grillée. Le soleil timide d’avril à peine visible dans le ciel laiteux. Les voix graves des garçons, et leurs rires. Les mots d’argot que j’avais du mal à saisir et que l’on m’expliquait. Les rouges-à-lèvres rose fuchsia qui brillaient sur les bouches des filles. Le flirt avec Anton. Son bras autour de mes épaules. Mon coeur qui s’emballait. L’envie de rester là toujours. Impossible de raconter ça. Alors je disais un barbecue. Ben oui, tu sais, les Russes, ils aiment être ensemble à l’extérieur pour manger et boire un coup, c’est chouette d’être dehors après l’hiver.

 

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3.

Il y eut cette première fois. Puis, il y en eut beaucoup d’autres. Et de pleurs aussi. Il y en avait eu beaucoup. A mes arrivées dans le hall de Pulkovo, pour mes départs sur le quai de la gare de Petrozavodsk, dans le 4×4 de Mariana qui me descendait à Saint-Pétersbourg. Tout le monde chialait. C’était l’âme russe comme on dit. Ça me prenait aux tripes. Je rentrais déglinguée de ce pays. Le vol Saint-Pétersbourg-Paris, je ne le voyais jamais. Les hôtesses de l’air me parlaient français, je faisais semblant de ne pas comprendre. Je commandais mon jus de tomate en russe. Dès que j’atterrissais à Roissy, je pensais à Mariana. Ils étaient encore sur la route, ils remontaient vers Petrozavodsk, plus de six heures de route. Je voyais la route. Je voyais les sapins pris par la neige et le givre qui longeaient indéfiniment la route. Je savais que si tu ratais la bifurcation, que si tu ne voyais pas le panneau à moitié effacé, planté dans une congère au milieu de la fourche, tu allais te perdre jusqu’à Mourmansk. Pas même un village, que dalle. Juste la forêt, tout le temps, tout le long. Un ciel gris jaune de l’aube au coucher du soleil. Puis une nuit d’encre. Si la neige se mettait à tomber en chemin, les flocons voletaient dans la lumière des phares, on aurait dit une pluie d’étoiles.

 

à suivre…

1 réflexion sur « Chroniques de Russie »

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