« Dernières nouvelles »

Un recueil de nouvelles de Jim Harrison.

Generic Van LifeMontana

 … Elle arriva très tard à Billings, retrouva sa voiture, puis se rendit à Roundup, car elle voulait rentrer chez elle par la Route 212, à ses yeux la plus belle route de tout le Montana, car elle lui rappelait l’ancien Montana de son enfance, avant que tant de riches ne s’installent dans l’Ouest. « Plein aux as, mais sans vache », comme disaient les gens du cru. Elle descendit dans un petit hôtel miteux où des chauffeurs de camion ivres avaient peut-être pissés sur la moquette. »

Jim Harrison est mort le 26 mars 2016. Il avait 78 ans. Il est mort d’une crise cardiaque, assis à sa table d’écrivain, une cigarette éteinte dans une main, un stylo dans l’autre. Il avait entamé un dernier poème. La dernière ligne était indéchiffrable. Le stylo avait glissé. Il était seul dans sa maison de Patagonia en Arizona, où il passait le premier hiver sans sa femme Linda, décédée à l’automne 2015. Ils étaient mariés depuis cinquante-sept ans.

Quand j’ai appris sa mort par une alerte du Monde sur mon iPhone, c’était il y a presque deux ans, un dimanche soir. J’étais seule chez moi, et j’ai pleuré.

C’est triste le dimanche soir. Un vide vous prend d’un coup. J’ai lu la dépêche du Monde, et c’était au-delà de la solitude. Je me sentais connement orpheline.

On a toujours des univers de prédilection. Des auteurs qui vous bousculent, vous interpellent, vous rentrent dans le lard. La puissance de la littérature est là. Dans le rapt du lecteur.

J’avais lu les nouvelles de Légendes d’automne adolescente. Puis Faux Soleil, Dalva, De Marquette à Vera Cruz… Les poèmes sont venus plus tard. Et jusqu’au dernier récit autobiographique, Le Vieux Saltimbanque.

Les marginaux, le contre-héros, la déglingue, les chiens, la gnôle, la pêche à la truite, la mécanique qui rouille, les prairies et les rivières, les branches mortes qui craquent sous les semelles, le destin, le gibier, la poussière et puis la neige. Le vent qui se lève, les bars à cow-boys et les bastons, l’odeur de crottin, les packs de six, les côtes de boeuf épaisses et bien saignantes… Une histoire de la violence. De l’instinct et de l’animalité. L’intransigeance du passé, et la survie de l’intelligence. La solitude, les non-choix, les erreurs, les impasses et les obstinations. Tourner en rond. Se défiler. Prendre la tangente. Tout larguer. Se faire attraper.  Aucun autre écrivain n’aura mieux saisi la difficulté d’aller contre soi.

Je lis Dernières Nouvelles, et encore une fois tout y est. Le déterminisme des actions et sa brutalité.

 … A cinq heures du matin, il renonça à dormir. Maintenant qu’il savait son avenir entièrement bouché, ça n’en valait plus la peine. Il se leva, ranima le feu pour en faire un brasier bien chaud. Il pratiquait l’art ancien mais absurde de la chasse au chevreuil. (…) Dans les premières lueurs de l’aube, il aperçut un grand cerf tout près de la clôture et de la rivière (…) »

Cette manie de faire corps. Au texte, à l’écriture, aux personnages, aux paysages. Tout est reflet, double, projection. L’âme de Jim Harrison transpire par tous les pores du récit : double littéraire, figure de l’animal incarné, transcendance de l’esprit. Ecrire lui était une nécessité métaphysique, une expulsion de lui-même. L’obsession de tout mettre sur la table : ses tripes, le désir sexuel, la bouffe, l’alcool, le pathétique, l’addiction, la soumission et la liberté. L’homme et ses contradictions permanentes.

J’ai terminé le recueil hier soir en refermant le livre sur ces trois dernières histoires. Je sais qu’il n’ y en aura plus d’autres. Les toutes dernières lignes de L’Affaire des Bouddhas Hurleurs m’ont serré la gorge, et je ne raconterai pas la fin, parce qu’elle est d’une évidence profonde.

Aujourd’hui je souris, et c’est de la tendresse. Parce que je sais que j’ai entamé depuis plusieurs semaines l’écriture d’une nouvelle qui s’intitule Le Chien. En hommage à Jim Harrison. Des chiens, dans ses livres, il y en a partout. Des compagnons de vie. Quand ils vous quittent, c’est cruel. Vous êtes triste et vous vous sentez seul.


Dernières nouvelles, recueil de Jim Harrison | Flammarion, 2017.