La maison de campagne

 

Ils étaient arrivés de nuit. La voiture avait ralenti avant de quitter l’étroite route de campagne. Ils avaient tourné et pris un chemin herbeux. Ça avait brinquebalé sur une centaine de mètres. Autour d’eux, c’était le noir complet. On ne distinguait même plus la haute silhouette des arbres qui entouraient la propriété. La voiture avait soudain éclairé, au détour d’un dernier virage, des haies, une allée dégagée, puis un terre-plein, avant de s’arrêter net. Il avait coupé le contact et serré le frein à main.

Les trajets en voiture l’endormaient, elle se sentait lasse, avait un léger mal-au-coeur. Elle ouvrit la portière, sortit et prit une grande inspiration. Il avait plu. L’air était chargé d’humidité. Ça sentait la terre, c’était puissant et acide. Tout était silencieux. Il avait laissé les phares allumés pour qu’ils puissent voir où ils mettaient les pieds. La façade en vieilles pierres de la maison se détachait sur la nuit épaisse. On aurait dit un décor de film. Elle referma la portière doucement en la retenant un peu pour éviter que le bruit résonne dans le vide. Elle longea le capot, fit mine d’y poser à plat la paume de sa main gauche, retint son geste. La carrosserie était brûlante, trop poussiéreuse. Elle contourna la voiture et apparut dans la lumière des phares. Des ombres chinoises se promenaient sur le mur traversé de lézardes, signe que la maison avait souffert d’un temps sec les étés précédents. Elle entendit derrière elle la portière qu’il claquait, le crissement de son pas sur les gravillons, le souffle du coffre qui s’ouvrait. Il descendait les sacs. Un petit papillon de nuit lui frôla la joue et se prit dans ses cheveux. Elle le dégagea en secouant délicatement une mèche. Il virevolta, monta en tourbillonnant dans le ciel obscur. Elle le perdit du regard.

Tout en tenant maladroitement les bagages dans une main, il cherchait de l’autre la bonne clé dans le trousseau qu’il avait sorti de la poche de son blouson en jean. Ça semblait un peu compliqué son affaire. Sans un mot, elle prit délicatement les sacs et les posa par terre. Il la regarda avec l’air de ne pas comprendre, cherchait-elle quelque-chose. Elle lui répondit par un sourire. Ils n’avaient pas prononcé une parole depuis que la voiture avait quitté l’autoroute.

La clé tourna deux fois dans la serrure. La porte d’entrée, dont la peinture rouge sombre commençait à s’écailler un peu sur les arêtes, s’entrouvrit en grinçant, buta sur les tomettes au sol et se coinça. Il poussa le panneau de l’épaule avant de la laisser passer. Il y avait quelques marques par terre qui indiquaient que le frottement était ancien. On ne voyait rien à l’intérieur. Il la devança et s’engagea dans ce qui semblait être un long couloir. Il allait rebrancher l’électricité, elle pouvait l’attendre une petite minute, il ne serait pas long. Elle referma la porte derrière elle, sentit dans sa main le contact de la poignée ronde en métal. On sentait l’humidité. Il faisait froid. Elle pensa qu’elle avait bien fait de prendre son gros manteau d’hiver, elle ne se fiait pas au printemps à la campagne, et encore moins à une grande bâtisse comme celle-là, habitée un week-end tous les deux ou trois mois.

Il lui avait parlé de sa maison dès leurs premiers échanges. Il en était très fier. C’était son repère et un moyen de séduction. Ça complétait bien le tableau. Quinquagénaire. Anglais. Parlant parfaitement le français mais avec cette très légère touche d’accent britannique qui ravissait son auditoire. Il avait raison : la maison était sublime. Elle l’avait vue en photo à de maintes reprises, il lui avait montré toutes les plantations qu’il avait faites au fur et à mesure des saisons. De très jolis massifs, des roses blanches et jaunes, une petite mare bordée d’iris, une clématite bleue qui grimpait sur le mur de la grange, des digitales. Un prunus et un tilleul au milieu du jardin. Des peupliers et quelques cyprès qui faisaient office de bordure. Et puis des graminées un peu partout, des bleuets, des astrantes, c’était vraiment très réussi. Il aimait les fleurs et il avait un goût parfait.

Il l’avait invitée à passer un week-end à la campagne. Plutôt heureuse de pouvoir quitter un peu la ville, elle n’avait pas trop hésité. Ils ne se voyaient que depuis quelques semaines. Deux mois à peine. C’était un profond respect mutuel qui les avait rapprochés. Elle aimait discuter avec lui. Leurs conversations étaient stimulantes, denses. Ils parlaient surtout d’architecture. C’était son métier. Il dirigeait sa propre agence. Ils se retrouvaient sur le fond, parlaient philosophie, conception, approche esthétique ou encore choix des matières et symbolique des formes.

Il avait vingt ans de plus qu’elle. Le soir où ils avaient décidé d’aller boire un verre après le travail, il faisait particulièrement chaud pour la saison. Le temps était à l’orage. Ils avaient bu des mojitos. Il faisait lourd et ça sentait la pluie. Elle savait qu’elle lui plaisait, et elle aurait voulu qu’il lui résiste un peu. L’âge, elle s’en fichait. Mais elle n’aimait pas l’acquis. Quand c’était tout vu déjà, couru d’avance, rien à prouver, c’était terne et ennuyeux. Elle aimait la séduction pour ce qu’elle apportait à la vie, parce qu’elle devançait le désir, nourrissait l’imaginaire. Elle aimait l’idée que, sait-on jamais, l’autre pouvait tomber et qu’elle tomberait avec lui. Elle attachait de l’importance au conditionnel et elle maintenait l’attente indéfinie d’un abandon éventuel. Le « peut-être un jour » qui finalement arrivait avait tout de l’émotion jouissive, c’était une petite bulle de bonheur qui éclatait soudain dans la banalité du quotidien.

Il lui avait confié qu’il se sentait très seul. Un divorce compliqué qui avait duré. Et puis un travail acharné. Des aventures. Il plaisait. Il disait que son train de vie attirait beaucoup les femmes. Elle, tout ça, ce n’était pas dans ses préoccupations. Elle avait balayé le sujet d’un geste de la main un peu dédaigneux. Elle connaissait sa situation, et franchement ça ne l’intéressait pas tellement. Ils étaient partis du bar, bras-dessus bras-dessous, comme de bons copains, il s’était rapproché et lui avait serré le bras assez fort, lui pinçant presque la peau. Leurs hanches s’étaient cognées. Elle avait décidé de ne pas coucher avec lui ce soir-là. Sous l’averse, devant le taxi qui attendait qu’elle monte, il l’avait rapprochée de lui d’une main ferme qu’il avait plaquée sur ses reins. Elle avait eu un léger mouvement de recul dans le creux du dos. Il n’avait pas ressenti ce tressaillement, il était plongé dans une béatitude trompeuse. Il fantasmait. Elle y repenserait plus tard et se dirait qu’il y avait eu un vrai malentendu entre eux à ce moment-là. Lui qui, sur ce trottoir détrempé par l’orage, était convaincu de tomber fou amoureux. Et elle qui n’osait pas bouger d’un millimètre, tout en ne se sentant pas du tout à sa place. Il avait vécu ce moment en sens unique. C’est ce qu’elle lui dirait, mot pour mot, quelques semaines plus tard pour justifier qu’elle ne pouvait pas rester avec lui. Il n’avait pas compris l’argument. Il avait préféré croire que seule la différence d’âge les éloignait, il en était persuadé, une telle différence ça fichait forcément tout en l’air.

Après ce premier verre, elle avait continué à le voir pour ne pas rompre le charme de leurs discussions. Elle sentait que c’était tout ou rien et essayait de maintenir un équilibre. Elle éprouvait une vraie tendresse pour lui. L’invitation pour le week-end à la campagne avait été la bienvenue. Elle s’était dit qu’ils changeraient d’air et de lumière. Elle pourrait le voir sous ce nouveau jour qu’elle n’attendait pas vraiment, mais pourquoi pas, elle se laisserait un peu vivre. Elle pensait sincèrement qu’il pouvait être un bon compagnon. « Compagnon ». Elle s’était déjà détestée de nombreuses fois pour ce type de pensées, et, en général, elle prenait acte. Mais là, elle avait décidé qu’elle tentait le week-end. Elle verrait après.

Sa maison de campagne, c’était une chouette idée. Ils aimaient randonner, jardiner, lire et faire du feu. Ils avaient décidé de partir le vendredi soir pour pouvoir aller au marché du bourg voisin le lendemain matin, pas trop tard, histoire de profiter entièrement du samedi. Elle avait dit qu’elle cuisinerait le dîner. C’était la saison des petits-pois frais qu’elle adorait écosser. Il préparerait le petit-déjeuner à l’anglaise et avait spécialement apporté dans un sac de courses les oeufs, le bacon, des tomates, du thé et des pamplemousses. Ils prévoyaient de rentrer tôt le dimanche pour éviter l’affluence sur la route du retour.

Elle avait à peine fait quelques pas dans le couloir en s’appuyant d’une main sur le mur pour ne pas tomber que la lumière s’était allumée. Elle l’entendit monter des marches. Il revenait de la cave. Devant elle, une porte s’ouvrait en grand sur une cuisine lambrissée. Une grande table en bois massif trônait au milieu de la pièce. Au plafond, les poutres avaient été repeintes en blanc. Des casseroles anciennes en cuivre étaient accrochées au-dessus de la gazinière. Un torchon à carreaux rouges, très sale, se trouvait par terre sur le carrelage. Un pot en grès sur le rebord de la fenêtre. Ce qui y avait été planté n’avait pas tenu. Il restait une mince tige desséchée, les feuilles étaient tombées tout autour du pot et n’avaient pas été ramassées. D’où elle se trouvait, sur sa gauche, on accédait à une belle pièce, un salon avec une grande cheminée. Une porte dans le fond était fermée. Un vieux canapé en cuir brun orangé avait été posé devant l’âtre. Il n’y avait presque pas de meubles. Un petit guéridon avec un jeu d’échecs complétait le tableau, c’était tout. Pas de bibelots, pas de livres. Le sol était nu.

Elle le rejoignit dans la cuisine, il sortait les aliments du sac et les rangeait dans le réfrigérateur. Il allait lui faire visiter. Elle lui rappela que les phares de la voiture étaient toujours allumés et lui demanda les clés pour aller les éteindre. Depuis qu’ils étaient arrivés, elle avait eu envie de s’isoler et d’aller faire le tour du jardin. Elle ressortit de la maison, éteignit les phares, referma la voiture à clé et traversa la pelouse. Elle s’arrêta quelques secondes pour s’habituer à l’obscurité. Dans le fond de la propriété, elle reconnut les arbres qu’elle avait vus de si nombreuses fois en photo, elle devinait la forme de la mare et elle apercevait des bosquets de grosses fleurs blanches, sûrement des pivoines, qui paraissaient presque fluorescentes dans ce coin sombre du jardin. Dans l’air, il flottait une légère senteur de pétales de rose, à peine perceptible. Elle avait les chaussures et le bas de son pantalon trempés, l’herbe était haute, il allait falloir tondre. Elle se retourna et vit la maison devant elle.  La toiture était immense, impressionnante. On ne voyait aucune étoile, le temps annoncé était à la pluie tout le week-end. Une fenêtre s’était éclairée au rez-de-chaussée. Il avait ouvert les volets du bas, et un carré de lumière s’était formé sur le gazon. La cuisine donnait donc de ce côté. Elle le vit passer une fois, puis une deuxième dans l’autre sens, manifestement affairé. Elle tourna le dos à la maison et marcha jusqu’à la grange. Elle passa sous l’auvent. Une chauve-souris minuscule déboucha subitement d’un trou caché dans les poutres et passa au-dessus de sa tête. Elle l’avait délogée. Elle ressortit et revint dans la cour où la voiture était garée. Ses cheveux frisottaient le long de ses tempes à cause de l’humidité du jardin. Alors qu’elle se rapprochait du perron où il se tenait, les mains dans les poches de son pantalon, la regardant revenir vers lui, elle avait respiré profondément pour se libérer de la boule qui s’était formée au fond de sa gorge.

Il l’attendait. Il tenait absolument à lui faire visiter. La maison avait subi de grands travaux qui avaient duré des mois. Il en avait réalisé plus de la moitié pratiquement tout seul et les explications étaient précises. Elle le suivait pièce par pièce, et découvrait les aménagements réalisés : les enduits à la chaux sur les murs, le nouveau parquet dans les chambres, le limon, les marches et les balustrades en bois de l’escalier entièrement refaits, la mosaïque posée sur le mur de la salle de bain, et la douche à l’italienne flambant neuve. Le choix du marbre du Portugal parce que les délais de livraison étaient moins contraignants. Ils étaient restés assez longtemps dans les combles qu’il avait aménagés en large espace de travail. Il y dépliait sur des tréteaux les plans des projets sur lesquels il intervenait. Au sol, des croquis jonchaient le plancher. Elle savait qu’il venait régulièrement s’isoler pour des sessions de travail, il puisait de la solitude ses ressources créatrices, tout comme elle, et il lui avait plusieurs fois décrit sa difficulté d’avancer sur les esquisses et les réalisations en cours dans l’open space de l’agence. Elle aimait ce sujet quand il l’abordait, elle se retrouvait en lui, ça leur faisait un point d’ancrage. Mais ce soir-là à la campagne, il était obnubilé par la maison. Alors qu’elle levait les yeux vers la charpente, il lui avait minutieusement passé en revue les mésaventures du couvreur à qui il avait fait appel, ne pouvant pas s’embarquer sans entrepreneur dans le remplacement d’un toit de cette taille. C’est à ce moment-là que la fatigue l’avait emportée et elle avait baillé bruyamment, sans faire exprès. Elle avait mis la main devant sa bouche un peu trop tard. Elle avait rougi et s’était excusée. Il était tard, et elle avait sommeil. Il l’avait embrassée tendrement sur la joue, d’un mouvement instinctif, excessivement paternel, et ils étaient redescendus pour faire le lit de la chambre du bas, la seule de la maison où il y avait un grand matelas.

Quand elle s’était réveillée le lendemain matin, la place à côté d’elle était vide. Il s’était déjà levé. La couette était relevée sur le drap, de son côté du lit. Il avait laissé sa montre par terre, elle la récupéra pour regarder l’heure. Il était à peine huit heures. Elle entendait des bruits de vaisselle que l’on déplaçait. Il était dans la cuisine et devait préparer le petit déjeuner.

Elle prit quelques minutes pour se lever, sortit de son sac un jean et un pull irlandais en laine écrue qu’elle enfila à même la peau. Elle passa par la salle de bains pour se regarder dans le miroir. Elle n’avait pas assez dormi et avait les yeux cernés. Elle passa ses mains dans ses cheveux emmêlés, et les secoua pour leur redonner du volume. Les boucles avaient été aplaties par l’oreiller. Elle détourna le regard du miroir, éteignit la lumière du plafonnier, referma la porte derrière elle et rejoignit la cuisine, honteuse de sentir qu’elle le faisait un peu à contre-coeur.

La table était parfaitement mise. Sets de table, assiettes, couverts, verres de jus de pamplemousses pressés, une panière avec des toasts de pain de mie grillé, un pot de confiture à la fraise, du beurre et deux grands bols de café, encore vides. Elle vit tout de suite où il était prévu qu’elle s’asseye. Un brin de muguet avait été disposé dans un verre rempli d’eau, devant l’une des deux assiettes. Les minuscules clochettes blanches n’étaient pas encore écloses, c’était un peu tôt dans la saison pour cueillir du muguet. Il lui tournait le dos, et ne l’avait pas entendue entrer. Il cuisinait des oeufs brouillés, un tablier attaché autour de la taille. Dans une autre poêle, du bacon dorait et éclaboussait de petites tâches de graisse le dessus de la gazinière.

Elle choisit de ne pas aller l’embrasser et tira à elle la chaise toute désignée. Les pieds en bois heurtèrent le sol. Il y eut un grincement strident qui le fit se retourner. Lorsqu’il l’aperçut, il posa la grande cuillère en bois qu’il tenait dans sa main droite sur le plan de travail et vint lui donner un baiser léger dans le cou. Il lui demanda si elle avait bien dormi. Elle répondit que oui, que c’était beau cette table comme ça, et le remercia pour le muguet. Il sourit. Elle n’avait pas envie de poursuivre la discussion, se servit un toast et se mit à le beurrer. Il alla éteindre le gaz, déposa les oeufs et le bacon dans les assiettes, s’assit en face d’elle. Il ne fallait pas trop traîner si l’on voulait encore trouver des choses au marché. Ils feraient une sieste dans l’après-midi, bien que lui n’était pas sûr de pouvoir se reposer, il avait fait le tour du jardin ce matin lorsqu’elle dormait encore, et il avait listé tout ce qu’il avait à faire, il y avait du boulot. Il lui sortirait une chaise longue si elle ne voulait pas jardiner, comme ça elle pourrait se reposer. C’était gentil mais directif, elle trouva qu’il en faisait trop. Elle avait juste envie d’aller faire une balade, de prendre un peu l’air. Et puis aussi de finir le chapitre du bouquin qu’elle avait apportée. Tailler les rosiers, faire un bouquet, enlever les mauvaises herbes qui avaient sûrement poussé dans les plates-bandes. Ecosser les petits pois qu’ils achèteraient au marché en écoutant de la musique. Faire le feu devant lequel ils pourraient passer la soirée à discuter. Elle avait juste envie qu’il la laisse vivre ces moments-là. Il continuait à parler. Il avait embrayé sur le rendez-vous prévu en fin d’après-midi avec le paysagiste qui entretenait la maison.

Une sensation désagréable monta en elle, une sensation d’inconfort et de renoncement. Une inadéquation. Elle n’avait pas envie d’être avec lui. Elle n’avait pas envie d’être là. Elle le regardait parler, manger avec elle le petit-déjeuner parfait qu’il avait préparé. Il vivait cet instant pour lui, il fabriquait son image du bonheur comme on réalise un shooting photo. Chaque objet à sa place, chaque détail comptait. La bonne pose, le sourire qui convenait. Le timing idéal, l’éclairage parfait. Artificiel mais parfait. Il s’était construit une représentation idéalisée de la vie à deux, du week-end à deux à la campagne, de l’osmose qu’il pensait avoir avec elle. Il se plantait en beauté. Elle refusait de jouer ce jeu-là. Rester là, c’était se rendre complice. C’était accepter, c’était se vendre un peu. Se vendre et se rendre aussi. Elle eut l’impression de manquer d’air et reposa sa fourchette dans l’assiette. Le métal tinta fort contre la porcelaine. Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Elle s’était levée. Elle voulait rentrer, s’il ne voulait pas la ramener en ville qu’au moins il la dépose à la gare la plus proche, elle se débrouillerait pour trouver un train et une correspondance. Elle ne s’excusa pas. Elle quitta la pièce, il s’était levé d’un bond, avait fait un élan pour la retenir puis s’était arrêté d’un seul coup et était resté debout au milieu de la cuisine. Il l’avait vu repartir dans la chambre chercher ses affaires. Il avait compris que c’était terminé.

Ils ne s’étaient plus adressés un mot. Il avait refermé la maison à clé, elle avait mis son sac sur la banquette arrière de la voiture, à proximité. Il conduisait les yeux rivés sur la route, la mâchoire crispée, les doigts enroulés fermement autour du volant. Les veines étaient gonflées sur le dessus de ses mains. Son genou tremblait un peu. Les essuies-glace glissaient d’un bord à l’autre du pare-brise. On entendait les mouvements réguliers du caoutchouc sur la vitre. Il n’osait pas la regarder. Il avait de la peine et l’air tendu. Elle ne se sentait pas responsable, elle avait juste accepté un week-end. Elle n’avait pas été émue, elle ne s’était pas sentie désarmée, il ne l’avait pas prise de court, elle n’avait pas cherché ses mots, elle ne s’était pas senti en danger, elle n’avait pas capitulé. Elle n’avait pas eu envie d’être dans ses bras, elle n’avait pas cherché sa présence, elle n’avait pas voulu croiser ses regards, relever la douceur qu’il y avait dans sa voix quand il l’appelait. Elle n’avait pas répondu à ses invitations, à ses attentes. Il y avait trop de désespoir en lui. Il se raccrochait à elle comme à une unique chance. Elle s’était sentie comme un point de non-retour. Elle ne voulait pas être ce ticket de tombola, porter cette responsabilité-là. Elle voulait garder son libre-arbitre, ne pas céder à la pitié.

Elle regardait les champs nus qui défilaient. Le paysage était sans relief. Le ciel bas et chargé de nuages sombres. Le blé et le maïs n’étaient pas encore montés. Une immensité plate. Elle se dit qu’elle ne reviendrait pas par là, le coin ne lui plaisait pas. Ça manquait de charme. Elle aimait les aspérités. Les gouttes de pluie s’écrasaient sur la vitre, tombaient en chute libre, s’imbriquaient les unes dans les autres avant de disparaître dans le joint en plastique noir. Le silence qui s’était installé depuis leur départ était pesant. Elle s’en fichait. Elle n’avait rien promis. Elle n’avait pas menti. Elle n’avait pas feint de l’aimer. Elle voulait sortir de la voiture et le planter là. Elle posa le front sur la fenêtre embuée et ferma les yeux. Il n’y eut plus que le ronronnement de la voiture qui prenait de la vitesse, et le frottement des essuies-glace.