La rupture

 

Ils ne s’étaient rien dit. Rien d’essentiel en tout cas qui aurait pu justifier qu’il referme la porte lentement mais fermement, le regard baissé sur le seuil. Le bruit avait résonné dans la cage de l’escalier, dans le vide de cette heure-là. Elle garderait longtemps ce bruit en mémoire.

Une porte close, puis le silence. Une légère appréhension la saisit, une nausée fugace. Elle resta adossée plusieurs minutes au mur. Au mur qui jouxtait son appartement, qui cernait un espace qu’elle pouvait reconstituer mentalement objet par objet. Cette cloison au crépis un peu gris, passé, irrégulier. Elle fixait la première marche de l’escalier sans se résoudre à partir. Il avait fermé la porte, ça oui elle l’avait entendu, vu. Quelque chose s’était terminé, elle l’avait compris. Mais quitter les lieux, donner réalité à ce moment qu’elle n’avait pas, elle, décidé de vivre, elle n’y arrivait pas. Faire résonner ses pas sur les dalles du sol carrelé, c’était conclure. Or elle ne voulait pas conclure. Elle ne s’y était pas résolu, pas encore, pas maintenant. Oui d’ailleurs, pourquoi maintenant ? Il ne l’avait pas consulté, enfin il n’en avait pas parlé, ne l’avait pas évoqué. Ou si, il l’avait évoqué et elle n’y avait pas prêté attention ? Non, elle en était certaine, il n’avait rien dit jusqu’à maintenant. Elle n’en était pas encore au point de comprendre, et puis ce n’était pas du désespoir, de la peur, c’était juste un vide infini. Oui c’est ça, il l’avait vidé, comme on vide les poissons sur les halles les jours de marché. Plus de viscères, plus d’émotions, un froid intense qui la saisissait, la sensation que cela remontait du sol jusque dans ses reins. Elle s’écarta du mur, se tourna machinalement vers la porte, puis détourna la tête. Elle dévala l’escalier. Une chute immédiate de plusieurs étages.

L’air frais lui fit du bien. Le ciel était plutôt lumineux, elle aurait pensé le contraire évidemment, comme si la météo nous accompagnait toujours, mais non bien sûr, quelle banalité. Des trouées de soleil dans les nuages, le trottoir n’était même pas mouillé. Et en plus, il n’a même pas plu, aucune solidarité. Elle fit un léger écart pour éviter un sac plastique qui volait au-dessus du bitume, poussé par le vent. Elle le suivit des yeux un très léger instant, puis se dit que c’était drôle quand même ce petit signe de liberté venu de nulle part.

Elle repensa à leurs derniers instants. Il avait l’air tellement peu sûr et en même temps résolu, que s’était-il passé pour qu’il se décide d’un coup d’un seul à tirer un trait sur elle ? Non, vraiment ça la tenaillait. Ce type était un mystère, il lui semblait qu’elle n’avait jamais trouvé les clés de l’énigme et s’était fait balader des semaines durant. Bien sûr il y avait de la fierté dans cette réflexion, elle le savait. Enfin plutôt une fierté blessée parce que merde quoi. Il n’y arrivait pas. Première nouvelle, avait-elle eu envie de répondre, mais elle s’était dit qu’ajouter du cynisme à la situation, à ce moment précis, n’aurait pas été très à propos. Comme s’il l’était lui, à propos.

Quelques mois auparavant, elle l’avait rencontré dans une soirée organisée par des amis communs. Elle avait aimé la distance qu’il maintenait entre lui et le monde, ce n’était pas banal. Il n’était pas froid, ni pédant. C’était plutôt comme un éloignement. Une intériorité. Il engrangeait en lui-même, elle l’avait senti, elle avait trouvé ça singulier, un peu culotté aussi. Sexy. Quand ils s’étaient parlé, un sourire furtif avait formé des petits plis autour de ses yeux, trois, quatre tout au plus, et ça l’avait marqué, elle s’en rappelait. Comme les deux grains de beauté sur le côté gauche du visage, l’un plus petit que l’autre, deux petits points qui l’avaient fait basculer. Ils avaient continué la soirée ailleurs, autour de quelques verres, elle ne se rappelait même plus de quoi ils avaient parlé. Elle se souvenait seulement qu’il la gênait parce qu’il l’attirait beaucoup, elle se sentait menacée et séduite. C’était une sensation trop peu familière pour reculer, elle avait voulu le revoir assez vite.

Il n’avait pas donné signe de vie, un classique. Elle en avait été assez froissée, puis s’était décidé à lui envoyer un message simple, allons boire un verre, il l’avait accepté. Se revoir lui avait paru encore plus compliqué. La gêne était là, elle se voyait trop dévoilée, trop évidente. Il ne racontait rien de lui, il la fixait avec ténacité et elle en était perplexe. L’éloignement qu’il maintenait avec le monde, il le maintenait avec tout le monde, et cela l’avait un peu vexée. Oui, maintenant qu’elle y pensait, elle s’était sentie triste à ce premier rendez-vous. Aussi intime qu’ait été cette sensation en elle lors de cette rencontre, elle se dit qu’il avait cette capacité presque animale à faire surgir le chagrin.

Elle s’engouffra dans le métro, un violent courant d’air balaya son écharpe sur son épaule, elle la saisit rapidement et l’enroula à nouveau autour de son cou. A cette heure matinale, il n’y avait presque personne. Un homme dormait sur un banc, le corps tourné vers le mur. Une femme à quelques mètres d’elle lisait le journal gratuit du matin. Elle attendit quelques instants, puis monta au milieu de la rame qui venait de stationner sur le bord du quai. Ils étaient trois dans la voiture, elle s’éloigna volontairement des deux autres passagers, et se réfugia au bout d’une banquette, le visage contre la vitre. Elle n’était qu’à quelques stations de chez elle, mais elle aurait fait le tour de la ville dans cette rame de métro. Elle n’avait pas envie de rentrer, elle ne savait pas ce qui allait se passer une fois que la deuxième porte de la journée se serait refermée sur elle. Deux stations, il en restait encore trois. C’était terrible de ne pas savoir où aller pour faire de nouveau surgir une normalité, un apaisement. Effrayant de ne même pas avoir envie de rentrer chez soi, en fait d’avoir envie de retourner d’où elle venait sans pour autant l’accepter. C’était impossible, revenir vers lui. Elle ne le ferait pas, il ne le voudrait pas, elle ne s’y résoudrait pas.

Il s’était ancré en elle comme un bateau s’échoue sur un banc de vase dans un estuaire. Une dérive douce mais certaine. Il était son handicap, s’imposait à elle avec une telle inertie, hors de toute volonté. Son attachement à lui relevait de la physique, c’était scientifique, prouvé, testé, vécu. Cliniquement. Un attachement en milieu stérile, elle sourit malgré elle à cette image, la vitre lui renvoya son sourire, elle se regarda puis élargissant sa vision au-delà de son propre reflet, s’aperçut qu’elle était arrivée à destination. Déjà la sonnerie retentissait, les portes allaient se refermer, elle se leva d’un bond, put s’extraire de la voiture à temps, se retrouva sur le quai, le métro fila derrière elle.

Elle redoutait trop ce qui allait arriver. Elle montait les marches du métro qui la menaient vers la rue et avait l’impression de s’enfoncer dans le sol, d’être plaquée à terre par un poids mort. Quelques pas encore. La rue apparut, brutale. Elle traversa au rouge, il n’y avait absolument aucune voiture, puis prit à droite. La ville était inerte. Ses cheveux qui s’emmêlaient un peu avec le vent revenaient sans cesse sur son visage, et avec eux le ressac des odeurs de la nuit. Elle repoussait de la main sa peau, sa transpiration, la trace olfactive de son matelas.

Elle n’hésita pas longtemps en longeant le premier café ouvert. Elle poussa la porte un peu trop lourde pour elle, s’y reprit à deux fois. Le long de la vitre, côté rue, toutes les places étaient libres, en fait il n’y avait qu’un homme au fond de la salle, et un autre au comptoir. Il était trop tôt. Les tables et les chaises n’avaient pas encore été installées en terrasse. Elles étaient empilées les unes dans les autres et bouchaient en partie la vue qu’elle avait sur la rue. Elle aima l’idée d’être cachée partiellement derrière ce fatras éphémère. Putain, il avait foutu un bordel dans sa tête. Elle lui en voulait pour ce qu’il ne soupçonnait même pas, cette façon un peu altière qu’il avait eu de la charmer. Elle s’était longtemps demandé si sa séduction était très maladroite ou vraiment réfléchie. Un espèce de truc qu’il dégageait malgré lui, elle ne pouvait pas envisager qu’il n’en jouait pas, ça semblait trop naturel, il s’en contrecarrait sciemment. Le détachement c’était la posture idéale. Pas emmerdé. Pas responsable. Que les autres s’entichent. Elle s’en voulut de ne pas avoir su répondre à ça. Cette facilité qu’il avait adoptée et maintenue jusqu’au bout. Un vif agacement lui fit froncer les sourcils. Elle fixa l’affichette des prix accrochée par une courte ficelle sur le mur d’en face.

Ce qui la martelait c’est qu’elle l’avait dans la peau. En elle. Il avait réussi à se glisser sous son épiderme, au plus profond de sa matière. Elle le désirait toujours, tout le temps. Les premières fois qu’ils avaient fait l’amour, elle avait compris. C’était profondément cohérent. Et intense. Et irrésistible. Un désir simple à exprimer, difficile à apaiser, un désir interminable. Elle bousculait son propre plaisir, le poussait dans ses retranchements, maintenait sa jouissance dans un petit coin de sa tête. Ne pas arrêter l’instant, surtout continuer d’être avec lui, surtout qu’il continue d’être en elle, qu’ils s’accompagnent ainsi encore. Leur vérité, elle était là, dans ces instants. Au creux de leur excitation. Sans parler. Sans craindre quoi que ce soit, sans redouter sa réponse, sans demander son aval. Là, ils communiquaient sans résistance. Son odeur à lui, très âcre, sollicitait la sienne et la captait toute entière.

Elle sentit à quel point la douleur, forte, allait l’envahir, et pour y couper court, elle se leva brusquement pour commander au bar un grand café, non non pas trop serré, long s’il vous plaît. Le bruit du percolateur emplit l’espace, la tasse vint claquer sur le comptoir, la cuillère tinta légèrement contre la porcelaine blanche. Le nombre de matins où il avait préparé deux cafés, les avaient posés l’un en face de l’autre sur la table du salon, s’était assis à contre-jour avec son jean et son pull de la veille enfilés au saut du lit alors qu’elle suivait encore d’un regard endormi ses mouvements un peu adolescents. Les fruits à même la table en bois, le cadre au-dessus du canapé, ses vêtements dans un coin de la chambre, un étui à guitare posé le long d’un mur, la texture froide de ses draps, l’effet moucheté du carrelage; sa mémoire débordait.

Elle sucra légèrement le café, remua avec la cuillère, regarda la mousse légère disparaître dans les petits tourbillons. Elle but lentement, entourant la tasse de ses doigts. Elle avait la gorge nouée, évidemment, elle n’avait pas pleuré. Elle n’avait pas eu l’impression que chez lui, ça viendrait, et puis là dans la banalité du café, ça s’était serré, ça l’avait étreint. Un boa sur une proie. Visqueux tout pareil. Elle avalait le contenu de sa tasse pour éviter de craquer. Très mauvaise technique en réalité, ça ne marchait vraiment pas bien. Elle cligna pour laisser s’échapper une larme qui s’était formée sur le bord extérieur de l’oeil, là où, à chaque fois, elle pleurait dès qu’elle baillait. La larme était déjà sur sa joue, elle l’écrasa d’un revers de main avant qu’elle ne descende plus loin dans le cou. Elle tourna la tête vers l’extérieur.

Ils n’avaient pas dormi de la nuit. Au petit matin, faire l’amour une dernière fois, comme pour mieux se tourner le dos. A l’évidence des corps s’imposait l’absurdité de sa décision à lui. Sa décision à lui. A lui. Elle ressentait profondément son inconséquence. Elle eut le réflexe soudain de rebrousser chemin, d’aller s’expliquer, de lui dire, de crier alors qu’elle ne le faisait jamais, de piquer une crise, bordel de l’insulter, de devenir folle. Elle savait très bien qu’elle ne le ferait jamais, mais y penser quelques secondes lui apporta un léger soulagement en la projetant ailleurs, avec lui. A nouveau avec lui.

Elle se leva, remit son manteau, réajusta son écharpe d’un geste purement instinctif, prit son sac et déposa la monnaie sur le comptoir. Elle sortit du café éreintée, les jambes lâches. Elle fit quelques pas, s’appuya à une devanture quelques minutes, ferma les yeux, respira. Elle essaya de compter jusqu’à trois. Elle avait laissé faire. Elle l’avait laissé faire. Parce que justement comment faire quand le rideau tombe. Il avait dévoilé une brèche à côté de laquelle elle avait vécu, aveugle, tous ces mois. Ce n’était pas qu’elle n’avait pas voulu la voir, c’est qu’elle ne l’avait vraiment pas vue. Elle le vivait lui. Et il restait campé sur ses positions distantes, laissant se creuser la faille qu’il venait de lui révéler. Il était là le point de rupture, le désaccord.

Un, deux. Et trois. Une femme qui passait lui jeta un coup d’oeil méfiant, froid, avant de s’écarter. Elle se força à repartir. Le café, le percolateur, l’homme au comptoir, les prix affichés disparurent dans son dos. Soudain, elle ne pouvait plus supporter d’être dehors. Elle paniqua presque de cette exposition en pleine rue, et accéléra le pas.

En bas de son immeuble, elle tapa vite son code, et entendit la porte se refermer sourdement alors qu’elle était déjà dans l’escalier. Elle monta les quatre étages en cherchant les clés au fond de son sac, ouvrit sa porte, la claqua derrière elle. Elle laissa tomber sac, écharpe et manteau à même le sol. Son appartement était froid et sombre. Elle avait éteint le chauffage, sachant qu’elle ne passerait pas la nuit chez elle. Elle n’avait pas soupçonné qu’elle serait si tôt de retour cette fois. Elle ressentit physiquement le silence. L’espace était figé. Elle en fut presque projetée en arrière. Il lui semblait qu’elle ne reconnaissait plus rien, qu’elle arrivait là après une très longue absence, un voyage lointain qui l’aurait malmenée. Elle jeta un regard rapide à gauche vers la cuisine, enjamba les affaires laissées par terre, et se dirigea vers la salle de bain. Elle alluma la lumière, évita le miroir, surtout ne pas se regarder. Elle ouvrit le robinet d’eau chaude, et mit ses mains dessous. Elle resta quelques minutes prostrée ainsi, la tête et les épaules penchées en avant, laissant la chaleur de l’eau l’envelopper. La moiteur envahit la pièce. Elle se dit qu’il y avait de la tendresse dans le mouvement de l’eau qui courait sur ses doigts et s’enroulait en remontant autour de son avant-bras. Quand elle dormait avec lui, elle accrochait sa main doucement autour de son poignet. Elle le tenait serré pendant un long moment, essayant délicatement de faire rejoindre le pouce et le majeur. Elle arrivait presque à faire le tour de lui, il avait un poignet plutôt fin.

Elle ferma l’eau, et se redressa. Elle pleurait. Elle éteignit la lumière, referma la porte, entra dans sa chambre, tira les rideaux. La pénombre lui parut plus facile, moins réelle. Elle commença par défaire sa ceinture et fit glisser son pantalon au sol. Son pull, son débardeur et son soutien-gorge suivirent d’un seul et même mouvement. Elle passa sa main sur sa poitrine nue, remonta vers le cou, serra légèrement sa gorge. Appuya avec la pulpe de ses doigts sur les points douloureux de sa nuque, et renversa la tête en arrière.

Elle défit le lit, s’assit sur le bord, regarda ses pieds. Elle vint rabattre la couette sur elle, se tourna vers le mur. Elle fixa un temps la surface blanche qui lui faisait face, puis elle ferma les yeux. Que la tristesse se tire, bon sang. Plusieurs minutes silencieuses passèrent. Sans chercher le sommeil, elle s’endormit.

Dans l’obscurité de l’appartement, le tas d’affaires laissé sur le carrelage de l’entrée formait une masse indistincte. Au fond du sac, le téléphone se mit à sonner dans le vide.

Il laissa sonner jusqu’au bout puis raccrocha.