Le chien

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À Pouchkine

 

L’homme s’était assoupi. La main qui caressait la tête du chien couché à ses pieds avait glissé et pendait le long du fauteuil. C’était une main épaisse. Les doigts étaient larges et courts, la peau rugueuse, la paume parcourue de sillons profonds. De l’extérieur, on pouvait penser que la maison s’était, elle aussi, endormie. Les pièces étaient plongées dans le noir. En s’approchant, on aurait pu apercevoir la lueur rougeâtre du poêle à bois à travers les carreaux poussiéreux. Le chien se serait réveillé en entendant des pas, il aurait grondé, se serait levé vivement sur ses pattes et aurait aboyé. L’homme se serait réveillé.

Mais personne ne venait. Le chien et l’homme dormaient profondément. Le silence de la campagne les enveloppait. Le vent qui s’infiltrait dans le conduit faisait ronronner le poêle. La grande aiguille de la pendule suspendue au-dessus de l’évier résonnait dans le vide.  Ces bruits, sourds et rythmés, se mêlaient au calme de la pièce. Ils berçaient l’homme et le chien couché au pied du vieux fauteuil en velours vert élimé.

Lorsque l’homme avait cessé de le caresser, il s’était allongé sur le flanc, avait lâché un long soupir d’aise. Il était parcouru de légers frissons nerveux. Le bout des pattes et le museau remuaient à intervalles réguliers. Le chien rêvait.

Dans la journée, il était constamment aux aguets. Il surveillait la ferme, il aboyait après les chats qui venaient des fermes voisines et se risquaient sur le chemin de terre. Il se lançait à l’assaut des oiseaux dont les gazouillis l’agaçaient, surtout le matin au lever du soleil. Au printemps, en été et en automne, il dormait dans la cour, et dans la grange sur le foin. Dès que la température baissait la nuit, l’homme le laissait rentrer dans la maison. L’hiver, il dormait à l’intérieur mais n’avait pas le droit de monter à l’étage. Seule la pièce du bas qui servait de cuisine et de salle à manger lui était autorisée.

C’était un chien de berger. Les poils étaient si épais qu’ils formaient des noeuds impossibles à démêler sous les oreilles et sur les flancs. Il fallait les couper de temps en temps. Le chien n’aimait pas ça, il s’enfuyait loin dans le pré à la vue des ciseaux. Le vieux lui courait après, ça râlait, y’avait rien à faire. Il l’attraperait plus tard. Il aurait toujours le temps de le coincer lorsqu’il lui servirait sa gamelle. C’était la même chanson à chaque fois. Si on les avait regardés de loin, on aurait cru qu’ils jouaient ensemble, l’un à pourchasser l’autre.

Le chien lui avait été donné encore tout petit. Trois mois à peine. Le dernier de la portée. L’homme ne travaillait plus aux champs, il n’avait plus de bétail, il était trop âgé maintenant, sinon il ne l’aurait pas pris. Un dernier de portée ce n’est pas assez costaud pour aider à l’élevage des bestiaux. Il faut des chiens robustes, qui ne tombent pas malade, on n’a pas le temps de s’en occuper. Pas comme en ville où on amène les bêtes au vétérinaire dès qu’ils ont la truffe un peu chaude.

L’homme vivait seul depuis toujours. Il en avait eu des chiens de travail. Toute une vie de paysan. À force de vivre avec les chiens, on se laissait attendrir. C’était des compagnons. On leur parlait, on leur lançait un bout de gras ou une croûte de fromage avec la pointe du couteau. Ils mâchaient avec gourmandise, ça faisait sourire le vieux. Quand on les perdait, on allait creuser une tombe sous le vieux pommier pris par le gui, c’était comme ça. Il y avait un petit monticule de terre retournée pendant quelque temps, on le voyait de la cour, après on n’y pensait plus.

Ce chien-là, ce n’était pas pareil. Il fallait l’occuper. L’élevage, c’était fini, les foins aussi. Il y avait bien une dizaine de poules, un coq, et des chats dont on ne savait jamais d’où ils arrivaient. Mais des bêtes à garder, à ramener des champs, il n’y en avait plus. Il avait pris le chien parce que la solitude à force, c’était pénible.

Le vieux sentait que ses genoux commençaient à lâcher un peu, les articulations lui faisaient mal. Il se courbait de plus en plus. Il s’obligeait à marcher, le chien le poussait à sortir. Il l’accompagnait dans ses promenades à travers bois. L’homme ne chassait plus non plus, ça faisait longtemps. Par habitude, il prenait le fusil, et le portait, cassé, sur son épaule. On ne part pas en forêt si ce n’est pas pour traquer du gibier. Et il n’avait jamais pu s’y faire à prendre un bâton pour marcher. Le chien furetait partout, il avait le nez pour la plume. Il débusquait faisans, perdrix, bécasses. Il se glissait dans les fourrés, passait sous les ronces, trouvait la trace d’un sanglier qui s’était frotté au tronc d’un chêne. La langue pendante, il faisait des allers-retours entre l’homme et un point qu’il se fixait tout devant, on ne savait jamais vraiment où d’ailleurs. Tout à coup il accélérait, le vieux le perdait de vue au détour d’un virage. Il se passait un petit moment, il revenait ventre à terre.

Le chien connaissait tous les recoins. Il farfouillait partout dans les fourrés, plongeait la gueule toute entière dans les terriers. Il parcourait des kilomètres autour de la ferme, seul à travers les champs, dans les herbes, à l’affût d’un renard, et avec l’homme, en haut des collines, sur les chemins, en bas du vallon à la rivière, ou dans le sous-bois. Il prenait toujours la bonne direction, tournait sans attendre les instructions, s’arrêtait pour attendre le vieux qui peinait dans une côte un peu raide. Il se posait sur ses pattes arrières au milieu du chemin, laissait l’homme reprendre son souffle, attendait qu’il arrive à sa hauteur. Le vieux lui tapotait le flanc en guise de remerciement, le chien comprenait.

Ces derniers temps, les ballades étaient moins nombreuses et plus courtes. Le vieux était à la peine. Sa respiration plus difficile. Il souffrait davantage et sortait moins. Le chien sentait que l’homme était affaibli et il s’éloignait plus rarement, raccourcissait ses vadrouilles, percevait une inquiétude sourde monter dans la maison. La ferme était isolée. Son âge avancé avait laissé le vieux sans personne. Il n’avait pas d’aide, pas de famille proche. Quelques cousins éloignés qui n’habitaient plus la région et ne revenaient pas. Il conduisait une vieille R5 beige qu’il sortait de la grange uniquement pour les courses, une fois par semaine, au bourg. Les poules montaient sur le capot et y laissaient des chiures. Pour la laver, le vieux la sortait dans la cour les jours de grosse pluie. Elle toussait au démarrage et crachait une épaisse fumée grise. Une vingtaine de kilomètres le séparait du village où il se ravitaillait en pain, fromage, viande, médicaments. L’épicerie qui donnait sur la place de l’église lui suffisait, il ne poussait jamais jusqu’à la ville, c’était trop loin. Il saluait les quelques anciens qu’il croisait, il n’en restait plus beaucoup. On les reconnaissait à l’allure. Lents, pliés en deux, la casquette en laine vissée sur la tête. Les jeunes, ça ne savait plus porter de chapeaux.

Le chien l’accompagnait chaque semaine. L’été, quand il faisait chaud, le vieux baissait toutes les vitres de la voiture. Le vent s’engouffrait dans l’habitacle, la ceinture de sécurité côté passager battait bruyamment contre la carrosserie. Le chien, sur la banquette arrière, passait toute la gueule dehors, les deux pattes avant appuyées sur le montant de la vitre baissée. Le museau dégagé par le vent, il reniflait les odeurs des bords de route, foin coupé, terre séchée, épandage, effluves de chevaux et de vaches. Il clignait doucement des yeux, les poils repoussés en arrière. Il se laissait porter par la vitesse.

Le feu dans le poêle s’était éteint depuis longtemps. Les braises étaient devenues charbon et ne luisaient plus. Un froid humide avait envahi la maison. Dehors, le jour pointait sur la campagne, mais la pièce était encore toute entière dans la pénombre. Une masse plus sombre se dessinait à contre-jour de la fenêtre. Le vieux n’était pas monté se coucher. Il avait dormi là, dans le fauteuil, sans même changer de position.

Le chien s’était réveillé en entendant les premiers oiseaux. Il avait ouvert un oeil, levé la tête, s’était aperçu que l’homme était là, à ses côtés. Ce n’était pas dans les habitudes. Il s’était mis sur ses pattes et avait remué la queue, cherchant une caresse. Le vieux ne bougeait pas. Le chien avait faim et il frissonnait légèrement. Le vieux avait oublié de mettre les dernières bûches dans le poêle pour la nuit. Le chien était allé renifler l’évier, il avait fait le tour de la table de cuisine, ça n’avait pas réveillé le vieux. De dépit, il était revenu près du fauteuil, avait gratté le genou de l’homme avec sa patte. Les griffes avaient frotté la toile rêche du pantalon en laine et y avaient laissé une marque. La tête du vieux avait lourdement roulé sur le côté. La nuque était raide. Il n’avait pas ouvert les yeux. Dans la cour, le coq avait soudain poussé son appel matinal. Le chien avait aboyé. Un écho avait empli les creux de la maison, résonnant contre la fonte du poêle. Puis le silence était retombé.