Le départ

 

Le jour se levait à peine. Une brume légère remontait de la vallée, soulevée par un frisson d’air imperceptible. Le paysage dégringolait en pente douce, basculant du clair à l’obscur, encore sombre à l’orée des bois. Dans le lointain, tout en bas, de petites lueurs vacillaient, fragiles, prêtes à s’éteindre. Le village était retenu dans les derniers instants du sommeil. Quelques sons commençaient à emplir la montagne d’échos prometteurs. Des milliers de brins d’herbe, trempés par la rosée, scintillaient, comme d’infimes éclats de verre brisé. L’obscurité s’évaporait. Le soleil, enfin, perçait.

Une fenêtre de la bâtisse s’était ouverte à l’étage. Le volet de droite, dans un élan brusque, avait heurté la pierre; celui de gauche s’était figé à mi-chemin, se maintenant en équilibre au-dessus du vide. La lumière matinale était entrée dans la pièce. Projetés sur l’épais plancher de la chambre, les rayons dessinaient un losange qui s’étirait entre les lattes jusqu’au bord du lit. Juste là où les pointes des couvertures, deux l’une sur l’autre, avaient été repoussées dans l’assaut du réveil. Soudain révélées par l’éclat de la fenêtre, des poussières cotonneuses voltigeaient dans l’air.

À l’intérieur, tout était encore dans la pénombre : le petit palier à l’étage, les marches raides de l’escalier, en bas, le couloir de l’entrée, les pièces en enfilade.

Elle entrouvrit la lourde porte en bois, et plissa les yeux, éblouie un temps par la luminosité. Appuyant la paume de sa main sur le panneau de chêne, elle poussa d’un geste sec. La serrure vint claquer contre la façade. Le bruit vif la fit sursauter. Les ombres matinales s’étaient dissipées, les cimes des arbres se découpaient franchement sur le ciel sans nuages. La terre chargée d’humidité enveloppait l’espace d’une odeur qui lui rappelait la fin prochaine de l’été, la venue d’une fraîcheur soudaine. Elle lutta contre l’envie d’aller poser ses pieds nus dans l’herbe, frissonna et se retint. Elle s’assit doucement sur la marche en pierre de l’entrée, ramena ses genoux à elle, et, pour éviter le contact froid du granit sur sa peau, tira un peu sur son tee-shirt. Le soleil lui chauffait le visage. En silence, elle égrena le nombre de jours passés là. Elle ferma les yeux, inspira.

Elle avait souhaité partir. La douleur qui l’accompagnait n’avait jamais semblé faiblir. Un seul coup de fil à ses parents pour leur expliquer et elle avait disparu. Une adresse postale, son téléphone éteint la majeure partie de la journée étaient les seuls liens qui la rattachaient à un semblant de continuité. Rien n’entachait la certitude qu’elle retrouverait bien tout intact à son retour.  L’oubli, c’était une illusion d’optique. Sans elle, ou avec elle, la vie gardait un sens et un mouvement propres. Elle avait choisi un exil volontaire pour atténuer cette conscience aiguë de l’irréversibilité.

Le propriétaire des lieux promettait du calme, du confort, et de l’isolement. Elle avait bloqué les deux mois d’été, avait prévenu son travail, pris des congés sans solde. Une fois ses affaires mises en ordre, elle était partie et n’avait rien dit à personne. Surtout pas à lui. Les clés de l’appartement avaient été laissées en évidence sur la table. Il les y retrouverait quelques jours après son départ, en cherchant un mot qu’elle n’avait pas laissé. Il avait appelé, s’était heurté au répondeur, avait laissé des messages auxquels nulle réponse n’avait été apportée. Il s’était inquiété, oui sûrement il s’était inquiété. Mais il n’avait pas cherché longtemps, elle le savait. Ils ne se comprenaient plus depuis tellement de temps. Deux existences côte à côte qui déraillaient.

Leur séparation datait de plusieurs mois déjà, de beaucoup plus qu’une année. Une vie commune qui les malmenait, une distance impossible à rattraper, et puis il avait quitté l’appartement un matin humide et gris de janvier alors que la nouvelle année venait juste d’être entamée.

L’épuisement dans lequel ils se trouvaient tous les deux après des mois de combat silencieux avait laissé place à une absence. Un oreiller près duquel elle se couchait le soir. Lasse et vide. Un manteau récupéré sur la patère de l’entrée. Un vieux numéro de téléphone qu’il avait griffonné sur un bout de papier et qu’elle ne s’était pas résolue à jeter. Le soir, elle passait en revue, en rentrant du travail, les indices qui trahissaient son éventuel passage dans la journée. Elle savait qu’il venait de temps en temps. Il ne prévenait jamais. Entrait et sortait, après tout c’était toujours chez lui. Elle en ressentait une légère pointe d’agacement à laquelle venait pourtant se mêler un certain réconfort qui montait brusquement dans sa poitrine, la réchauffait malgré tout. Il avait sciemment créé une dépendance, ça s’était infusé en elle tout ce temps.

Cinq ans de vie l’un avec l’autre, l’un contre l’autre. Cinq ans de vie à bout de bras, à bout de souffle. Oui, il l’avait mise à bout. Enfoncée jusqu’au cou dans un marécage de sentiments dont elle ne s’extirpait plus. Tous plus contradictoires les uns que les autres, de moins en moins intelligibles à mesure que les années passaient : après une grande tendresse survenaient les coups de fureur, la passion un peu folle cédait la place à l’indifférence. Leur histoire avait vogué au gré des bourrasques. Pourtant, elle en avait fait des efforts pour rester dans le calme des eaux du port. La destruction de son ancrage à elle était l’un de ses plus beaux faits d’armes, la voir naviguer en eaux troubles lui rendait une épaisseur qu’il avait perdu à force de tant d’indétermination, de si peu de constance.

Elle avait si violemment espéré pouvoir le quitter. Il l’avait si cruellement retenue. Maintenant elle pensait qu’il l’avait retenue pour ce moment-là. Précisément pour ce moment-là. À travers les vitres du salon, le voir traverser la cour froide et déserte de l’immeuble, son sac de sport dans la main droite, le dos un peu voûté, les épaules en dedans, la tête rentrée dans le col de sa lourde parka d’hiver. Il ne s’était pas retourné. Il savait que son regard à elle était posé sur lui. Et il ne s’était pas retourné. Le coup de poignard de ce moment-là. Un direct dans le ventre. Une déchirure. C’était à cet instant que la pellicule du film avait sauté, et la scène, interminable, se rejouait sans cesse dans sa tête. Des semaines entières à y penser. A lui en vouloir qu’il lui ait fait vivre ces quelques secondes. L’orgueil qu’il avait eu. Quand elle y songeait, elle ressentait une acidité lui remonter dans la gorge.

Les semaines passaient. La situation avait stagné, croupi, moisi. Elle n’était pas chez elle, mais résidait là et y rentrait chaque soir. Elle ne savait d’ailleurs plus très bien comment définir le lieu. Elle n’arrivait pas à s’en défaire tout en le haïssant profondément. Lui prenait des nouvelles par post-it. N’était pas joignable par téléphone.

Il n’habitait plus là, mais toutes ses affaires y étaient. La plupart de ses vêtements étaient encore pliés dans la penderie. Quelques affaires disparaissaient de temps à autre : un rasoir dans le tiroir de la salle de bains, une paire de baskets dans le placard. Un sac de courses, qui avait toujours été accroché dans la cuisine, soudain n’y était plus. Elle n’avait que très peu bougé les objets, les photos où ils étaient ensemble avaient été rangées dans les placards et cela lui suffisait. Elle avait au fil des jours constitué un rituel qui maintenait le jour de son départ intact, laissant instinctivement une fine et invisible pellicule de givre se déposer sur les meubles et le long des murs. Cela apaisait les chimères, les raisons obscures, l’évidence pourtant, l’issue logique.

Le soleil était chaud déjà. Ses joues dorées rosissaient. Elle rouvrit les yeux, mit sa main en visière sur son front, attendit que sa vision se précise. Le champ, les arbres, le ciel réapparurent. Au-dessus de la maison, un rapace, très haut, dessinait des cercles. Elle se releva en s’appuyant d’une main sur le mur de la façade.

Elle aimait le contact immédiat avec la pierre. Avec le bois aussi. Les premiers jours de son arrivée, alors qu’elle cherchait encore ses repères et ne savait pas si elle trouverait assez de force en elle pour être là, là ou ailleurs, elle avait touché les murs, les planches, les pierres des murets qui délimitaient la prairie, et celles, polies par l’eau, qui tapissaient le fond de la rivière en contrebas. Après que le propriétaire lui eut laissé deux jeux de clés, non sans lui avoir répété à trois reprises les différentes consignes, et alors qu’il remontait dans sa vieille Renault d’un gris bleu un peu passé, elle s’était déchaussée. Toutes les portes encore grandes ouvertes, sans même défaire son sac de voyage posé sur la première marche de l’escalier. Elle était montée, avait arpenté pieds nus le parquet à l’étage, puis, en bas, le carrelage en ardoise de la cuisine, le granit rugueux de la terrasse. Elle avait froissé à pleines mains des feuilles mortes qui s’étaient entassées sur le sol devant la porte d’entrée, frôlé du bout des doigts la mousse sèche qui montait sur le tronc du grand hêtre planté près du portail. La sensation de ces contacts avec sa peau l’avait apaisée. Elle en avait presque instantanément oublié l’endroit qu’elle venait de quitter à peine quelques heures plus tôt. La douleur s’était atténué, un peu. C’était tout ce qu’elle désirait depuis plus d’un an. Elle sut qu’elle pourrait rester.

La lancinante attente d’une fin qui était déjà survenue. Voilà comment elle résumait les jours et les mois qui s’étaient écoulés depuis ce matin-là. Elle était coincée dans une immobilité qui la submergeait. Son immobilité à lui. Une immobilité opiniâtre, sans but ni fondement. Il la lui avait transmise comme un virus. Leur appartement était devenu mausolée. Eux seuls y pénétraient.

Elle n’entrait que très peu en contact avec lui. Se surprenait à n’avoir pas besoin qu’il soit là tout en s’abandonnant terriblement à la perte déchirante de ces détails de lui : la finesse extrême de sa peau, les petits plis qui se formaient à sa surface lorsqu’elle lui caressait le bras et qu’elle pressait soudain entre deux doigts un point choisi au hasard. Les reflets noirs, profonds, presque identitaires, de ses cheveux. Ses mains, belles, toujours impeccables. Jusqu’aux chemises blanches qu’il portait manches relevées aux coudes, col négligemment ouvert sur la poitrine. Toutes ces années alors qu’ils vivaient ensemble, amoureux à ne plus savoir pourquoi, puis malheureux à en être cruels, elle avait formé un autel de tous ces morceaux de lui. Désormais, elle partait en croisade contre chacun d’entre eux, minuscules échardes enfoncées dans sa mémoire.

Se mettant à l’abri du soleil, elle quitta les marches du perron pour rentrer dans la cuisine par la porte-fenêtre qui donnait sur la terrasse. Elle alluma la cafetière et y plaça un filtre propre. Elle versa la dose nécessaire pour que ce ne soit ni trop insipide, ni trop corsé. Elle avait renoncé au sucre, et aimait désormais sentir l’amertume, le goût âcre. Elle enclencha la machine, et attendit que les premières gouttes commencent à couler. L’odeur du café chaud emplit la pièce.

Elle savait qu’elle devrait quitter à heure dite son coin de repli. Elle connaissait la date de son départ. Elle l’avait en point de mire dans un coin de sa tête. Le jour était arrivé plus vite qu’elle n’aurait pensé, elle qui ne s’était plus vue vivre nulle part, nulle part sans lui. Elle constatait le passage du temps avec un étonnement candide. À son arrivée, elle était envahie d’incertitudes profondes, de projets inachevés, de déceptions enfouies, insidieusement ensevelies dans une conscience d’elle-même qu’elle avait perdue. Elle n’en revenait pas aujourd’hui de se sentir aussi peu concernée, étrangère. Pourtant, elle était partie brisée. Eparpillée en mille morceaux. Lui qui l’avait privée de légitimité, qui ne lui avait accordé aucun crédit. Qui avait bâti ces années de leur vie sur le fantasme de ce qu’ils auraient pu être. Et comme il semblait aimer le répéter insidieusement en silence, jour après jour, dans les moindres signes de reproche, dans les rancoeurs les plus insignifiantes : oui, ils auraient pu être tant de choses, si seulement elle l’avait souhaité autant que lui. Si elle n’avait pas rechigné, si elle avait été plus douce, moins révoltée. Un mariage, des enfants, une belle vie, bon sang qu’est-ce qui n’allait pas chez elle. Bien entendu le prix à payer pour ce à quoi il avait renoncé, c’était à elle de le porter. A elle seule. Et le tribut avait été particulièrement élevé.

Elle s’assit à la table de la cuisine pour boire son grand bol de café. Se découpa une tranche de pain, y déposa un peu de beurre. Elle eut un sourire fugace, en coin, en pensant à lui. Il se trompait tellement sur tout. Sur qui elle était. Sur qui il était. Sur ce qu’ils avaient été ensemble. Maintenant il était temps. Temps de terminer ce qui avait été entamé. D’en finir. Ne plus lui laisser le confort de la demi-mesure. Un fond d’impatience la bousculait pour la première fois depuis ces deux mois passés hors d’atteinte, hors de sa portée. Comme un infime affolement, un changement de rythme interne, qui la rendait instable, fébrile; ses doigts qui tambourinaient sur la porcelaine bleue du bol tremblotaient un peu. Elle finit son café et se leva. Sa chaise grinça bruyamment sur l’ardoise. Elle la remit en place d’un geste rapide. D’ici une heure, elle serait habillée, la maison rangée, son sac de voyage sur le seuil. Prête à partir : elle avait, pour l’instant et en toute conscience, banni le mot « rentrer » de son vocabulaire.

L’état des lieux avait duré une dizaine de minutes à peine. La maison était dans un état impeccable, comme le lui avait souligné le propriétaire avec un claquement de langue significatif. Elle avait juste répondu qu’elle avait été bien ici, qu’elle reviendrait sûrement un jour, peut-être l’année prochaine mais que rien n’était sûr encore. Elle était allée ouvrir le coffre de la voiture, était revenue sur ses pas pour prendre son sac au pied de la porte d’entrée. Elle avait serré la main que le propriétaire, jovial, lui avait tendue alors qu’il lui souhaitait une bonne route. Un bon courage aussi. C’était bien vu.

Lorsque qu’elle monta dans la voiture, elle fit claquer fort la portière derrière elle. Une nuée d’oiseaux s’envola en pépiant des petites haies de noisetiers qui bordaient l’allée. Elle démarra, ouvrit sa fenêtre, passa son bras à l’extérieur, fit un dernier signe de la main. La voiture remonta la petite côte qui menait à la route. Lorsqu’elle jeta un dernier coup d’oeil dans le rétroviseur avant de s’engager sur la départementale qui devait la conduire en bas de la vallée, elle aperçut sur la façade en pierre de la maison, l’ombre dentelée du grand hêtre à l’écorce moussue. Le virage pris, elle regarda droit devant elle.

La route serpentait, longeant ici et là quelques fermes costaudes aux toits sombres, aux volets colorés. Des troupeaux qui paissaient. Une mouche, entrée par la fenêtre ouverte et prise au piège, grésillait le long du pare-brise. Elle conduisait prudemment. Les virages étaient assez serrés pour descendre, elle n’avait jamais été à l’aise avec la conduite en montagne. Elle rejoindrait bientôt le grand axe qui filait jusqu’à la ville. Une fois la voiture déposée à la gare, elle irait attendre son train et s’assiérait sur son sac à même le quai. Elle scruterait les rails, et sentirait son coeur s’accélérer un peu à mesure que l’heure de l’entrée en gare se préciserait. Ou bien c’était son estomac qui se serrait, elle ne faisait pas trop la différence.

Elle savait que lorsqu’elle arriverait, la montagne serait derrière elle, loin déjà. L’herbe mouillée aurait séché depuis longtemps. Le soleil serait monté haut dans le ciel avant de décliner. Les silhouettes des arbres auraient alors effleuré de leurs contours la limite des champs. Juste au-dessus de la ligne de crêtes, une lune ronde, ambrée, se serait levée dans l’azur encore clair. A son apparition, les insectes se seraient tus d’un coup d’un seul, et un calme souverain aurait envahi la vallée. La fraîcheur du soir surgie des sous-bois serait tombée.

Avec les années, elle ne se rappellerait plus grand-chose du voyage. Mais ce départ, cette matinée lumineuse de fin d’été, elle continuerait à les invoquer régulièrement en elle, dans le silence de ses pensées. L’aube sanguine qui avait chassé la brume resterait longtemps attachée à ses souvenirs. L’odeur de la terre, mêlée à celle du café. Le claquement du volet. La chaleur du soleil sur sa peau.

Le train s’était enfin arrêté. Le bruit strident des freins sur les rails s’était tu. Un dernier soubresaut et les portes s’étaient ouvertes sur le quai. Elle avait laissé le premier flot de passagers descendre. C’était un peu la cohue, comme toujours. Elle avait dépassé quelques voyageurs arrêtés au pied du train, puis s’était laissé embarquer par le mouvement unique de la foule qui remontait le quai.