Le message

 

Il s’était passé plusieurs années. Plusieurs années où elle n’avait pas vraiment pensé à lui. Le souvenir était là quelque part, enfoui, et elle s’en contentait. Comme un objet de valeur qu’elle aurait gardé au fond d’un tiroir. Précieux, bien planqué. Lorsque quelquefois elle se laissait envahir par une mélancolie sournoise et lancinante qui se glissait du fond de la gorge jusqu’au creux de l’estomac, cela faisait remonter des bribes de souvenirs, un détail oublié, des moments vécus, des petits riens qu’elle aimait, et là c’était fichu. Elle n’arrivait plus à se défaire de cette impression d’inachevé qui la poursuivait pendant des jours. Une pensée omniprésente. C’était infernal. Ça collait à la peau comme une chaude et moite après-midi d’orage en plein été.

Il l’avait quittée un dimanche. Une fatalité, et la vie avait repris son cours. Elle s’était sentie accablée, un brin amère, incertaine aussi, forcément ébranlée. Elle avait accusé le coup d’une décision unilatérale, tranchée mais si peu assumée. Lorsqu’il avait claqué la porte derrière lui, elle était restée assise longtemps sur le canapé du salon, n’avait pas pris la peine de se lever. Ils s’étaient ratés. Pourtant il lui avait beaucoup plu. Une histoire manquée. Un trait maladroit qu’il avait décidé de tirer sur une tentative incertaine. C’était un peu douloureux de se dire qu’on avait raté le truc et que ça n’aurait pas dû. Et puis les généralités qu’on vous dit dans ces cas-là. Ça vous donnait envie de chialer.

Après lui, elle était rapidement passée à autre chose. Sans se l’imposer. Pour claquer la porte elle aussi à son tour. Lui dire d’aller se faire voir, elle n’en avait pas eu le réflexe sur le moment. Alors, elle rattrapait le coup. Lui parti, tous les autres venaient à elle. Elle ne faisait même pas l’effort de les séduire, enfin juste le minimum. Elle avait toujours su qu’elle plaisait. C’était une certitude établie depuis l’adolescence, une époque où, contrairement à la plupart des gosses au même âge, elle n’avait jamais connu l’ingratitude du corps. Elle avait des cheveux épais et souples. Un regard qui prenait une teinte acide lorsqu’elle pleurait. Une taille très fine qu’elle accentuait en rentrant toujours ses pulls et ses chemises dans la ceinture de ses jupes ou de ses pantalons. Son aisance naturelle était une marge de manœuvre simple et rapide. Elle avait compris assez vite ce qui se tenait dans le désir masculin. Un mécanisme simple. Elle appréciait cette absence de complication, cette logique immédiate, elle connaissait le terrain, savait pertinemment où elle mettait les pieds. L’amour, en revanche, ça avait été plus compliqué, ça l’était toujours. Elle avait souvent mélangé les deux. Le désir agissait comme un mirage. Elle vivait des attractions fugaces. Tout cela était un peu brouillon et incohérent. Elle déchantait vite.

Elle avait éprouvé le sentiment amoureux une fois dans sa vie. Et elle l’avait vécu comme un bouleversement interne. Elle en gardait de profondes blessures, et les mois d’une séparation qui s’était éternisée, les années passées à oublier l’attachement, à vivre l’absence, à éprouver la souffrance du manque l’avaient souvent amenée à penser que toutes ses cartouches étaient grillées. Que le quota avait été atteint pour une vie entière. Après tout, certains ne le vivaient jamais, ce n’était pas si grave. Ça sonnait comme un cas de conscience ou comme une résolution. Elle prenait un ton solennel quand elle déclarait ça de but en blanc au détour d’une conversation. La représentation qu’elle se faisait de l’amour était hors d’atteinte, irréaliste. Une notion intellectuelle. Une utopie sur laquelle elle ne transigeait pas. Lorsqu’elle faisait une rencontre, dans un bar, au travail, à une soirée, un ami d’amis, elle faisait preuve d’un enthousiasme sincère, non feint, se laissant convaincre par l’existence d’un probable. C’était réconfortant les premiers jours, plutôt plaisant. Mais le revirement était aussi soudain que l’histoire s’avérait brève. L’euphorie laissait place à de l’aigreur qui pointait dans chaque reproche qu’elle adressait mentalement à celui qu’elle venait de rencontrer. Ce qu’elle trouvait assez charmant lors de la première conversation, du premier dîner, de la première nuit devenait irritant, vite insupportable. Elle optait pour une attitude radicale. Et ce n’était pas la peine d’insister, non elle ne voulait plus les voir, non pas la peine de rester en contact non plus, pourquoi faire ? Boire un café de temps en temps, elle n’en comprenait pas la raison, elle en avait encore moins besoin. Elle ne regardait jamais en arrière, ne rappelait pas. Elle supprimait les numéros, les noms. Après plusieurs mois, elle ne se rappelait même plus.

Il avait ressurgi un soir de juillet. Elle sortait tout juste d’une histoire assommante. Un type rasoir avec qui jamais elle ne se serait vu mais elle avait joué le jeu, quelques semaines, avant de laisser tomber. Il avait fait très chaud ce jour-là. Le bitume avait emmagasiné la chaleur et, la nuit tombée, des bouffées d’air brûlant remontaient du sol. Il était tard. Elle avait passé la soirée en terrasse avec un ami. Elle portait un vieux short en jean très court et les chaises en rotin sur lesquelles il étaient restés assis pendant plusieurs heures avaient laissé de petits quadrillages en surimpression sur sa peau à l’arrière de ses cuisses. Le bar allait fermer. Ils n’avaient pas voulu rentrer. Quelques bières fraîches qu’elle savait stockées chez elle dans le fond du réfrigérateur les avaient décidés à prolonger leur discussion déjà bien entamée.

Quand ils avaient passé la porte de l’appartement, le salon était plongé dans une pénombre étouffante que rehaussait à peine le halo de lumière orangée provenant du réverbère de l’immeuble voisin. Les fenêtres avaient été laissées grandes ouvertes. Aucun souffle d’air. Quelques rares sons montaient de la rue. Des pas, deux voix qui se répondaient, des passants qui rentraient chez eux. Son ami était allé chercher à boire dans la cuisine. Elle avait entendu le tintement métallique du décapsuleur. Elle s’était avancée jusqu’aux fenêtres, s’était appuyée sur la rambarde du balcon. Le contact glacé du fer forgé sur son avant-bras l’avait saisie et fait frissonner. Elle s’était penchée en avant pour regarder en bas. Il n’y avait plus personne dehors. Dans l’immeuble d’en face, tout était éteint, tout le monde dormait. Avant de la rejoindre à la fenêtre, son ami avait enclenché le petit ventilateur qui se tenait dans un angle de la pièce. Elle avait allumé une cigarette. Un fond de musique, un disque qu’elle avait mis en rentrant, la voix suave de Solomon Burke, se mêlait au discret bourdonnement des pales. Ils étaient un peu ivres, heureux d’être ensemble. Ils avaient repris spontanément leur discussion. Le téléphone portable, qu’elle avait déposé en arrivant à côté de ses clés, s’était allumé et avait vibré. Ils n’avaient rien entendu.

Le jour était apparu en même temps qu’une fraîcheur inespérée était montée dans l’air matinal. Une petite brise avait fait gonfler les rideaux qui s’étaient soulevés brusquement en claquant comme une voile de bateau. La porte du salon s’était refermée d’un coup sec. Le bruit les avait fait sursauter. Pris par le sommeil, son ami avait filé pour prendre le premier métro. Elle était allée vider le cendrier et avait déposé les bouteilles vides dans l’évier de la cuisine. Elle avait fermé les fenêtres de la chambre, tiré les rideaux et s’était déshabillée. Elle avait repoussés doucement du pied les vêtements tombés à terre avant de se glisser dans les draps. Elle s’était endormie aussitôt.

Lorsqu’elle s’était réveillée, elle avait cherché d’un geste machinal son portable d’habitude posé près du lit sur la table de chevet. Il n’y était pas. Elle se rappela l’avoir sorti de son sac en rentrant. Elle regarda le réveil, il était un peu plus de onze heures. Elle n’avait pas beaucoup dormi, et elle avait mal à la tête. Trop bu. Trop fumé. Et puis elle avait chaud, elle avait transpiré. Elle repoussa la couette, déplia les bras, colla les reins au matelas pour s’étirer. Elle fut prise d’un bâillement. Il fallait qu’elle se lève et qu’elle boive un grand verre d’eau. Elle bascula sur le ventre, enfoui sa tête dans l’oreiller. Un grand verre d’eau. Allumer la machine à café, ouvrir la fenêtre de la cuisine. Elle fermerait les yeux à cause de la lumière crue de l’été, elle sentirait le soleil sur son visage. Prendre une aspirine, se faire une tartine de beurre. Ça lui semblait être un bon début de journée.

Elle se redressa tout doucement, s’assit sur le bord du lit, posa les pieds sur le plancher, se frotta les yeux, rejeta en arrière ses longs cheveux ébouriffés. Elle enfila un short et un tee-shirt, puis quitta la chambre. Avant d’entrer dans la cuisine, elle aperçut son téléphone, le saisit au passage et regarda l’écran qui s’allumait. Quelques notifications sans importance, un message texte. Elle crut qu’elle avait mal lu. Elle regarda distraitement le chambranle de la porte et l’effleura du bout des doigts. C’était inattendu, surgi de nulle part, trop irréel. La surprise l’avait prise de court. Elle relut plusieurs fois le nom et les premières lignes du message qui s’affichaient avant de se décider à déverrouiller le téléphone. Ça cognait de plus en plus fort dans sa tête, et ce n’était pas uniquement la gueule de bois.

Elle tenta de rassembler ses esprits. Il s’était passé plusieurs années, il débarquait sans prévenir. Elle l’avait espéré, fut un temps. Elle avait souhaité qu’il reprenne contact, mais là elle ne l’attendait plus du tout. Quelques lignes. Son prénom même avait suffi. Ce message, c’était tout lui : insaisissable, prêt à s’effacer, déjà disparu. L’impression de le faire en passant, comme ça, parce qu’à ce moment-là il en avait eu envie. Elle regarda l’heure à laquelle elle l’avait reçu. 2h59 du matin. Il avait bu. Il rentrait d’une soirée. Il avait eu envie d’elle. A ce moment-là. Et peut-être juste à ce moment-là. Cela rendait son intention d’autant plus indéterminée. Une attitude générale chez lui. Les pas en avant, ce n’était vraiment pas son fort.

L’idée la traversa que son inconséquence n’en valait pas la peine. Elle détestait avoir la balle dans son camp, ça impliquait de prendre une décision qu’elle n’était pas sûre d’assumer du tout. Il l’empêtrait toujours dans un embarras profond dont elle ne savait jamais comment s’extirper sans être maladroite, sans paraître incongrue. Au final, elle paniquait, et elle foirait. Et après elle s’en voulait, et tout était à refaire. Un château de sable renversé par la marée haute.

Elle savait que, de sa réponse à elle, découleraient un rendez-vous, un verre, puis deux, son désir pour lui chevillé au corps. Et puis sentir à nouveau sa peau, son odeur, son sexe en elle. Son odeur. C’était la petite partie de lui dont elle se rappelait le plus. Un peu poivrée, suave, mais très masculine. Perturbante. Elle avait trop envie de le revoir. Elle l’avait su d’emblée.

Elle se donna une journée entière avant de répondre. C’était le temps dont elle avait besoin. Elle voulait s’imprégner du plaisir adolescent qui était monté en elle à la découverte du message. Elle aimait ce temps suspendu, elle savait qu’une fois qu’elle lui aurait répondu elle attendrait trop, elle basculerait dans l’inconfortable. Elle ne voulait pas tout de suite perdre l’avantage. Elle aurait voulu que ce moment se fige indéfiniment. Elle n’avait jamais été à l’aise avec les codes que les gens s’imposaient à eux-mêmes, les codes de conduite, les codes sociaux, les diktats relationnels, les schémas de genre. Le faire poireauter trois jours, ne jamais répondre tout de suite, ne pas coucher le premier soir, se faire désirer, attendre qu’il te relance, ne pas appeler, se faire draguer.

Elle lui répondit tard dans la soirée. Une reprise de contact, rien de plus, elle n’avait surtout pas voulu s’avancer. Elle l’informait de sa surprise, lui demandait de ses nouvelles. L’échange avait été plutôt bref. Sa réponse à lui, rapide et directe. Il proposait qu’ils se voient, elle avait accepté. Ils avaient fixé un rendez-vous une semaine après, en soirée, et elle n’arrivait pas à penser à autre chose. Elle regardait son portable sans arrêt. Relisait vingt fois les messages qu’ils avaient échangés. Elle avait peur du volte-face, peur qu’il annule, se dédise, change d’avis. Ses pensées tournaient en rond et à plein régime. Elle construisait des scénarios, déclinait des suites probables, gardaient des options sous le coude, créait des dialogues. Elle montait une fiction. Elle y pensait tout le temps. Elle se demandait quelles étaient ses motivations réelles – s’il le savait lui-même, elle en doutait un peu. Il était opaque, surprenant, bref peu fiable. A quoi ça rimait franchement ?

Ils s’étaient mis d’accord pour le vendredi soir. 19h. Il voulait un peu de temps pour discuter. Elle en avait évidemment tiré des conclusions qu’elle savait hâtives mais qui la rassuraient tout de même un peu. C’était toujours ça de pris : elle n’en menait pas large. Elle était très nerveuse, il lui faisait perdre le contrôle d’elle-même, ses mains tremblaient, elle rougissait déjà. Elle se forcerait à paraître détachée, plus vraiment intéressée. Elle prendrait des airs, ferait des mimiques, ça se verrait, elle rirait fort, trop fort, elle en serait mortifiée, il la trouverait un tantinet ridicule, se rappellerait que finalement c’était bien ça chez elle qu’il n’avait pas aimé la première fois, elle ne saurait plus comment rattraper le coup, se tairait soudainement, ne saurait plus quoi dire, il ne relancerait pas, le silence s’installerait, c’était déjà plié. Et pourtant elle avait tellement envie de le revoir. Elle avait tellement envie de lui. Tellement envie d’une nuit avec lui. Avoir envie d’une nuit avec lui qui ne se termine jamais. Qu’il ne parte jamais.

Elle l’avait aperçu dès qu’elle avait passé le coin de la rue. Il l’attendait, elle avait dix minutes de retard. Il était assis sur un banc, les jambes écartées, les pieds posés bien au sol, les coudes relevés, appuyés sur l’assise en bois vert foncé, le visage tourné légèrement de profil. Il avait mis une chemise en jean dont il avait remonté les manches. Elle avait reconnu la chemise, l’attitude, la pose. Il avait vieilli et avait l’air fatigué. Elle s’était approchée du banc, il l’avait vue, et s’était levé en sautant sur ses pieds. Elle l’avait regardé prendre de la hauteur et avait retrouvé l’homme qui l’avait quittée. Il avait esquissé un sourire un peu gêné. Une bise amicale. Ils étaient gauches tous les deux, avaient des gestes empruntés, incertains.

Ils avaient rejoint la terrasse la plus proche. Assis l’un à côté de l’autre, ils avaient commandé et avaient vite trouvé des sujets de conversation dans ces années passées l’un sans l’autre. Elle le regardait de biais. Elle observait son visage, la barbe qui avait poussée, la lèvre inférieure un peu épaisse. Il se mangeait l’intérieur de la joue, et ça lui donnait un air boudeur. Ni elle ni lui n’avaient osé aborder leur séparation, il avait fallu plusieurs verres et deux heures s’étaient déjà écoulées. Elle lui avait dit qu’elle n’avait pas compris, qu’elle était passée à autre chose malgré tout, qu’elle était bien dans sa vie, qu’elle était contente de le revoir. Il lui avait dit qu’il était désolé, que lui aussi était content d’être là. Elle ne lui avait pas dit qu’il lui plaisait toujours. Elle ne lui avait pas dit qu’elle avait peur.

Le ciel s’était couvert. L’orage pointait et finissait d’obscurcir leur soirée qui basculait doucement dans la nuit. Des grosses gouttes de pluie avaient soudain mouillé le trottoir et il s’étaient repliés à l’intérieur du bar. Il faisait sombre, elle s’était assise sur la banquette, il avait pris la chaise en face d’elle. Il avait posé ses bras sur la table, et elle ne savait plus ce qu’il avait dit à ce moment précis. Elle avait simplement regardé ses poignets. Elle avait posé sa main sur son bras, avait senti sa peau sous ses doigts. Elle s’était penchée en avant. Elle l’avait embrassé. Il avait fermé les yeux. Tout était allé très vite. Ils avaient tous les deux compris qu’il était temps de payer leurs verres et de s’en aller.

La rue était déserte. Ils étaient devant chez elle depuis un bon moment. Il l’avait raccompagnée. Ils se tenaient l’un contre l’autre. Ils faisaient durer l’instant. Il avait ouvert ses bras autour d’elle. Elle avait glissé machinalement son visage dans le creux de sa poitrine. Elle avait respiré profondément. Là où la chemise s’ouvrait, juste au-dessus du dernier bouton, là elle devinait son torse, un peu pâle, où elle apercevait la naissance de son cou.

Il s’était passé plusieurs années et elle avait reconnu son odeur aussitôt. Il était là à nouveau. Il avait suffi d’un message. Quelques mots qu’il avait eu envie d’écrire en plein milieu de la nuit une semaine plus tôt.