Les chênes-lièges

 

Elles avaient arrêté la voiture sur la place du village, devant un bar tabac. Le contact coupé, la radio locale s’était éteinte, le tube de l’été qu’elles chantaient avec entrain depuis la sortie de l’autoroute s’était interrompu. Elles étaient sorties en laissant les portières ouvertes de chaque côté. Sur un banc au pied de l’église, à l’ombre des maisons, près d’un imposant massif de lauriers roses tout en fleurs, un petit groupe de vieux aux visages burinés, tassés les uns à côté des autres, casquettes en laine vissées sur la tête, les observait d’un air soupçonneux. Deux belles plantes, bronzées, shorts courts en jean, longs cheveux lâchés dans le dos, ça nourrirait la conversation de la soirée. Elles avaient besoin de deux paquets de cigarettes pour les prochains jours, et c’était le dernier village sur le trajet avant d’arriver à destination. Elles avaient fait un crochet. Elles n’étaient pas pressées.

Elle s’était adossée à la voiture, face aux vieux, pour attendre son amie. Elle entendait les bruits à l’intérieur du café, une télévision dont le volume avait été monté assez fort, des tasses qui s’entrechoquaient, des tables que l’on déplaçait. Elle avait mis les mains dans les poches de son short et observait, à travers le verre sombre de ses lunettes de soleil, le banc des anciens. Elle tentait de deviner leurs expressions mais elle voyait à peine leur visage, les contrastes étaient trop forts. L’été écrasait tout. La lumière rasait les toits en tuile, ricochait sur la place qui cuisait sous le soleil, rebondissait sur les façades blanches, éclaboussait la peinture rouge orangée des volets clos. C’était une belle lumière d’été, pleine et intense.

Elles ne s’étaient pas vues depuis longtemps. Lorsqu’elles étaient étudiantes, elles avaient passé de nombreux étés ensemble, se rejoignant pour un mois ou deux, dans le pays de l’une puis de l’autre. Son amie ne parlait pas français. Elle, elle apprenait le portugais mais elles avaient construit leurs échanges complices dans une langue neutre. Et l’anglais était une valeur sûre. Une fois leurs études achevées, elles s’étaient un peu perdues de vue, prises l’une et l’autre par des obligations de vie, de travail, par d’autres voyages et aussi d’autres amis que la distance n’éloignait pas. Ces étés-là, qu’elles avaient vécus libres, joyeuses, pleines de fougue, restaient dans leur histoire commune.

Elle aurait aimé pouvoir retourner là-bas plus souvent. Elle ne vivait plus seule depuis plusieurs années, ils passaient leurs étés ailleurs. La vie à deux l’avait éloignée de ce pays qu’elle avait pourtant aimé plus que le sien dans cette période où, juste après l’adolescence, sans grande expérience, mais avec toute l’arrogance de la jeunesse, l’on pense être sûr de tout. Elle se rappelait la couleur des villages, elle savait la difficulté de marcher sur les petits pavés en granit aux jointures grossières, elle répétait les expressions idiomatiques qui rythmaient chaque conversation, elle entendait le déclic du distributeur de cigarettes dans les cafés, elle respirait l’odeur de la cannelle que l’on saupoudrait sur les pâtisseries encore chaudes, elle connaissait le prix du bica pris au comptoir, et avait retenu le nom de la sortie d’autoroute lorsque l’on quittait la capitale pour le sud. Elle sentait le vent humide qui se levait le soir dans l’embouchure du fleuve après le coucher du soleil, le froid glaçant qui saisissait les chevilles quand vous tentiez en vain de vous plonger dans l’océan, ou sur ses lèvres, le goût à peine sucré du melon d’eau croqué à pleines dents le matin au petit-déjeuner.

Elle avait reçu un email de son amie un soir en rentrant du travail, quelques semaines avant l’été. Un long texte où elle lui proposait de venir la rejoindre pour passer une quinzaine de jours, si jamais elle avait des vacances cet été-là, si jamais elle avait envie de partir seule, de se rappeler le bon vieux temps. Elle voulait aussi lui présenter le type sur lequel elle craquait depuis plusieurs semaines. Il vivait dans le centre du pays, une région agricole, isolée, connue pour la culture des chênes-lièges. Il y élevait des chevaux. Il était venu en ville pour affaires et ils s’étaient rencontrés par hasard dans une soirée. Un beau mec. Engageant. Elle verrait d’elle-même, il fallait qu’elle vienne. Et puis, elle n’avait pas envie d’aller seule au haras, mais y partir toutes les deux pour quelques jours, elle trouvait que c’était l’occasion rêvée de se retrouver.

Elle avait refermé l’ordinateur portable d’un coup sec, d’un geste décidé, réellement séduite par la proposition. Elle ne connaissait pas cette région. Revoir son amie. Les chevaux, l’horizon par-delà les collines, la clarté du ciel, les soirées d’été.

Depuis qu’elles étaient sorties du village, elles n’avaient pas croisé une seule voiture. Elles avaient trouvé l’embranchement assez facilement. La route sillonnait les collines roussies par le soleil. L’herbe était sèche, d’un jaune ocre. Les blés avaient été moissonnés depuis longtemps, il ne restait plus une seule meule dans les champs. C’était à perte de vue des vallons parcourus de chênes-lièges, plantés à intervalles réguliers, et d’oliviers éparses. Une étendue aride, traversée, de part et d’autre, de murets en pierre et de chemins poussiéreux. Seules les silhouettes trapues des arbres donnaient un semblant d’ombre. Le vert sombre du feuillage, qu’on aurait cru noir dans la lumière déclinante de la fin d’après-midi, et le rouge brique des troncs écorchés étaient les uniques touches de couleur de ce décor meurtri par la chaleur.

Elles roulaient doucement, ne sachant pas très bien où elles devaient quitter la route pour s’engager dans l’un de ces chemins de terre qu’elles apercevaient de chaque côté de la voiture et qui paraissaient ne mener nulle part. Son amie avait griffonné en portugais sur l’arrière d’un ticket de caisse les instructions qu’il lui avait données par téléphone. Elles avaient compté le nombre de chemins croisés depuis qu’elles avaient quitté la nationale, il n’en restait a priori qu’un seul avant de tourner. Elles avaient parcouru un demi-kilomètre et avaient aperçu une intersection sur le côté droit. Un panneau en métal rouillé, fixé de biais dans les herbes hautes et desséchées du bas-fossé, indiquait un élevage de chevaux à deux kilomètres. Il y avait le nom du propriétaire en grosses lettres rouges et une large tête noire de cheval plutôt bien dessinée. La voiture bifurqua et s’engagea dans le chemin en pente.

Lorsqu’elles arrivèrent en haut de la colline, elles aperçurent le haras en contrebas. Il était exposé sud, et les murs de la propriété, d’une blancheur crue, étaient lavées par le soleil. Il y avait plusieurs corps de bâtiment : la maison, ses dépendances, et ce qui ressemblait de loin à une grande écurie. Autour de l’enceinte, des parcages, un manège découvert. Elles avaient fermé les fenêtres à cause des nuages de poussière terreuse qui avaient enveloppé la voiture dès qu’elle avaient entamé la montée. Elles étouffaient dans la chaleur de l’habitacle et sentaient les gouttes de sueur qui perlaient doucement le long de leurs bras, coulaient de sous leurs aisselles jusqu’aux coudes. Avant d’amorcer la descente, son amie avait stoppé la voiture un très court instant. Le temps qu’elles échangent un sourire. Elles étaient arrivées.

Les grilles d’un haut portail en fer noir avait été laissées ouvertes. La voiture s’était avancée dans la cour. Deux poules brunes avaient caqueté, et s’étaient écartées pour échapper aux pneus en ouvrant grand leurs ailes. Un gros chien au poil noir, qui dormait par terre dans la poussière, s’était brusquement dressé sur ses pattes à la vue de la voiture, remuant la queue, plus curieux que menaçant. Elles s’étaient garées au milieu dans le rectangle d’ombre qui s’allongeait avec le soir tombant. Les volets de la maison étaient fermés pour préserver la fraîcheur. Une terrasse donnait directement sur la cour et s’étendait sous une pergola sur laquelle on avait fait pousser une vigne qui grimpait le long du mur et commençait à s’accrocher aux premières tuiles du toit. Les branches souples s’enroulaient autour du treillage en bois blanc. On devinait, dissimulées derrière l’épaisseur des feuilles, de minuscules grappes de raisin encore vert. Sous la vigne, on avait installé une table de jardin en plastique blanc, et quatre sièges, tachés d’être restés trop longtemps dehors. Un cendrier plein de mégots, une petite boîte d’allumettes sur laquelle était marqué le nom d’un bar, Cargo 111, et un jeu de cartes séparé en deux parties inégales indiquaient la présence du propriétaire des lieux.

Elles s’étaient étirées et avaient fait quelques pas. Le chien les suivaient de près, elles lui avaient doucement gratté les côtes et le dessus de la tête. Son poil était poisseux. Son amie tenait dans une main les deux paquets de Marlboro achetés au village. S’étant approchée de la table, elle avait sorti une allumette de la boîte pour sa cigarette. Elles avaient entendu des voix masculines et s’étaient retournées. À l’autre extrémité de la cour, deux hommes arrivaient face à elles et discutaient d’un ton engagé. Les voix portaient. Elle ne comprenait pas vraiment de quoi il s’agissait, percevant mal les mots avec la distance. Leur accent, appuyé, différent de celui de la capitale, et la rapidité de leurs échanges dépassaient ses connaissances linguistiques. Ils portaient de vieilles chemises en coton, bleu pour l’un, grise pour l’autre, et des jeans sales, usés aux genoux, rentrés dans des bottes d’équitation couvertes de terre sèche. Costauds tous les deux et très bruns. Des allures souples et nerveuses. Alors qu’ils étaient arrivés à leur hauteur, elle avait remarqué les nombreux plis autour des yeux qui laissaient deviner qu’ils ne se protégeaient pas du soleil et passaient toutes leurs journées dehors en pleine lumière. Elle avait surtout remarqué leurs avants-bras, courts du coude au poignet, et épais. C’était, avec le cou et le visage, les seules parties nues et visibles de leurs corps. La cigarette dans une main, son amie s’était avancée pour les saluer. Il y avait eu des sourires, des regards échangés et des embrassades. La discussion s’était vite engagée avec le ton propre à cette langue portugaise qu’elle prenait tellement de plaisir à entendre dans ce contexte, mélange de camaraderie et de désinvolture. Aucun des deux ne parlait l’anglais. Elle s’exprimait un peu approximativement mais elle arrivait à ne pas perdre le fil de la conversation, leur demandant de temps à autre qu’ils ralentissent le rythme ou les faisant répéter lorsqu’elle n’avait vraiment pas compris la question posée. Elle s’en sortait bien, c’était suffisant.

Les présentations faites, elle avait saisi que le plus grand des deux était employé au domaine depuis longtemps. Il avait une trentaine d’années et était originaire de la région, un village à plusieurs dizaines de kilomètres en remontant vers le nord. Il habitait sur place, et n’avait pas l’intention de partir vivre ailleurs, ça ne lui venait même pas à l’idée. Il détestait la ville. Il ne connaissait pas le pays d’où elle venait, enfin si, il avait vu des images à la télé, mais il n’y était jamais allé. Il n’avait jamais voyagé et n’en avait pas particulièrement envie. Il était bien où il était.

Ils avaient récupéré les sacs à l’arrière de la voiture, étaient rentrés dans la maison, avaient fait le tour des pièces. Ils avaient montré aux filles la cuisine, la salle de bains, et les toilettes. Elles faisaient comme chez elle, le frigo était plein, il y avait des bières au frais si elles voulaient, elles n’avaient qu’à se servir. En passant devant l’une des chambres, celle de leur hôte, son amie lui avait fait signe discrètement qu’elle dormirait là. Ils les devançaient et n’avaient pas vu les regards échangés par les filles. Dans le couloir qui desservait toutes les pièces, une dernière porte donnait sur les dépendances. Ils étaient revenus sur leurs pas pour déposer son sac dans sa chambre à elle, plus à l’écart, de l’autre côté de la cuisine, isolée. C’était un ancien garde-manger qui ne servait plus et avait été transformé en chambre d’amis. Il n’y avait pas vraiment de fenêtre, plutôt une lucarne qui laissait passer une lumière jaune, filtrée par un verre opaque. On ne voyait pas l’extérieur. Il faisait très frais dans la pièce, il y flottait une odeur de cave, argileuse et légèrement rance. Le lit était placé dans une alcôve, sous un petit crucifix en bois accroché au mur. Elle s’allongea sur le dos, étira les bras au-dessus de sa tête, leva les yeux et vit le visage du Christ en croix penché sur elle. Elle inspira et expira profondément, baissant le regard vers son ventre qui se gonflait d’air. Elle entendait, vaguement étouffées, les voix des autres qui étaient sortis sur la terrasse, puis des bruits de bouteille ou des verres que l’on cognait. Elle ne savait pas trop où elle en était. Etait incapable de dire ce dont elle avait envie. Elle se leva pour les rejoindre.

Ils étaient assis sous la vigne. Tout le monde fumait, des bières fraîches étaient posées sur la table. Elle s’assit dans le seul fauteuil laissé libre. Face à lui. Il avait enlevé ses bottes, enfilé une paire de tongs et retroussé son jean. On voyait ses chevilles parcourues de petits poils noirs frisés qui remontaient le long du tibia sous l’ourlet. Ça parlait foire aux chevaux et prix de vente. Le vocabulaire était technique, elle avait du mal à comprendre les tenants et aboutissants. Elle avait préféré les laisser parler plutôt que de se concentrer sur des mots insaisissables. Elle regardait les expressions des visages, les gestes qui accompagnaient les fins de phrases, les mouvements des corps engagés dans la discussion. Elle se laissait porter par les intonations, la fatigue et la chaleur. Elle n’avait à décider de rien.

Quand le soleil s’était couché, ils avaient allumé un brasero en plein milieu de la cour et des torches autour de la table pour éloigner les moustiques et les guêpes. Les garçons étaient allés dans la cuisine chercher de la viande pour les grillades. De hautes flammes avaient léché l’obscurité. Des étincelles éclataient sur la nuit noire. Elle s’était approchée des flammes, avait senti la chaleur envelopper son visage. C’était l’ennui qui l’avait envahi, ces dernières années elle ne ressentait plus rien. Elle renonçait à tout ce qu’elle était, partout, tout le temps. Le chien dormait sur le flanc, couché sous la table. Il ronflait par moments, bercé par les voix et le crépitement du bois qui brûlait. Le feu illuminait les murs de la maison, formait des ombres sur les visages. Elle avait croisé son regard plusieurs fois. Elle était intimidée, ne comprenait pas trop pourquoi. Il ne la dévisageait pas pourtant, il posait prudemment les yeux sur elle. Elle savait aussi qu’ils se frôlaient et elle se surprenait à chercher le contact de sa main, de son bras. Elle se sentait happée par l’imprévu.

Ils étaient restés dehors jusqu’à l’aube, enveloppés par la nuit. Alors qu’une ligne de jour apparaissait dans le ciel, encore très basse dans le lointain, bien au-delà des collines, invisible de la maison, il s’était doucement levé, et sans dire un mot, les avait salués chacun d’un léger signe de la main, semblant de salut militaire qui avait mis un terme aux derniers échanges. Il avait traversé la cour pour rejoindre l’écurie. Ils l’avaient tous suivi du regard avant de se lever à leur tour. Le chien avait relevé la tête et ouvert les yeux, réveillé par le bruit des fauteuils sur le sol.

Elle avait laissé la porte de sa chambre entrouverte. Elle n’avait pas osé lui dire qu’elle ne voulait pas dormir seule, elle n’avait pas eu l’audace. Elle s’était vite endormie et s’était réveillée à peine deux heures plus tard. Elle ne savait pas si elle le voulait lui, si elle voulait l’instant ou si elle ne voulait plus de sa vie. Si elle tentait, ou si elle s’abstenait. Elle avait repoussé le drap qui recouvrait ses jambes, s’était rhabillée et, d’un geste rapide, avait remis en ordre ses cheveux.

Elle l’avait trouvé à l’écurie. Il travaillait déjà, ne s’était pas couché. Il s’était retourné en la voyant approcher. Un long moment était passé sans qu’ils n’échangent un seul mot. Il n’avait pas eu l’air surpris, ou gêné ou même agacé qu’elle soit là. Il était pris dans un quotidien où personne ne pouvait l’en déloger. Les gens passaient autour de lui, ils gravitaient mais lui ne déviait jamais de son axe. Elle n’avait pas la force de créer une collision, de générer une rencontre avec toutes ses conséquences. Elle pensa qu’elle ne laisserait qu’une trace aussitôt disparue, comme une étoile filante au sillage éphémère.

Il avait rompu le silence en lui proposant de seller les chevaux. Si elle savait monter, il pouvait l’emmener dans les collines. C’était le plus beau moment de la journée, l’heure où le ciel devenait une peinture, et il faisait encore frais.

Ils avaient laissé le domaine derrière eux. Les chevaux allaient au pas et suivaient une sente rocailleuse qui serpentait à travers champs. Les à-coups des sabots sur les cailloux résonnaient jusque dans ses cuisses. Elle essayait de trouver une position naturelle. Elle avait le dos cambré, les genoux trop en arrière. Le manque d’entraînement, l’appréhension, la nuit blanche. Elle savait qu’ils allaient prendre de la vitesse et elle voulait s’habituer au rythme du cheval. Il la précédait de quelques mètres avec l’allure souple, à peine courbée, du cavalier qui savait ce qu’il faisait. Il se penchait en avant lorsque les chevaux frôlaient le dessous des arbres. Elle l’imitait, se calait sur ses mouvements. Le cuir tendu de la selle frottait contre sa peau. Elle ne savait rien, elle le connaissait de la veille, n’avait aucune idée de qui il était, ni d’où ils allaient, ni de ce qu’il adviendrait de cette journée. Elle ne savait pas si c’était les bandes de couleurs changeantes dans le ciel sans nuages, ce paysage de terre et d’arbres, ou bien la présence si proche de l’animal, ses muscles, sa transpiration, qui l’enivraient comme si elle avait bu. Elle ne pensait à rien d’autre qu’à cette émotion qui montait en elle, qu’à cette ivresse qui émergeait, qu’à ce sentiment de revenir de loin.

Ils étaient rentrés quelques heures après, avaient nettoyé ensemble les chevaux. Elle ne sentait plus son corps, elle était collante de sueur et de poussière. Elle n’avait jamais pu raconter à son amie où ils étaient allés, ni même ce qu’ils avaient fait ou comment elle se sentait. Elle était allée se coucher, morte de fatigue, et s’était endormie jusqu’au soir. Réveillée par la faim, le dos et les jambes courbaturés, elle était allée à la cuisine se faire un sandwich et était sortie de la maison pour rejoindre son amie.

C’était déjà la fin de la journée. Il semblait que depuis leur arrivée la veille, elle n’avait eu que le temps de rêver ces instants. Une fin de journée qui revenait en boucle, la lumière du soir tombant encore et encore, une lumière qui bousculait le réel.

Elle avait contourné la maison, ne voyant personne ni dans la cour, ni à l’écurie. Elle avait fini par apercevoir son amie, couchée sur le dos dans le champ derrière le bâtiment des dépendances. Elle ne dormait pas et jouait avec un brin d’herbe qu’elle enroulait autour de ses doigts. Elle s’était assise à côté d’elle et lui avait caressé le bras d’un geste tendre. Son amie s’était redressée et avait posé la tête sur son épaule. Elles avaient regardé le soleil se coucher loin derrière les collines. Les rayons dorés avaient percé le feuillage épineux des chênes-lièges. L’herbe du champ qui s’étendait devant eux s’était embrasée. Les ombres des arbres s’allongeaient sur le sol, elles atteignaient presque leurs pieds. Elle entendit le bruit d’un pas qui froissait l’herbe sèche. Il se tenait debout derrière elles, regardait dans la même direction, vers la ligne d’horizon. Elle n’osa pas bouger. Il n’y eut bientôt plus que, suspendus dans l’air chaud du soir d’été, le chant des grillons et le souffle tiède de leur respiration.