Les hortensias

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Ivan ouvrit la porte d’entrée. En se tournant pour la refermer, il vit le bouquet dans le salon. Les fleurs avaient été coupées par Paula. Le grand massif d’hortensias poussait le long du mur dehors. Il faisait face au chemin de terre qu’il fallait monter pour arriver à la maison. Les nuits de tempête, le vent bousculait les tiges qui se frottaient les unes contre les autres comme des roseaux.

Les fenêtres du salon donnaient sur le jardin. Le vase projetait des éclats mouvants de lumière sur la table en bois. Un rayon de soleil transperçait l’eau trouble. Les fleurs d’hortensia avaient séché. Le bouquet de pétales roussies trônait au milieu de la pièce. De la poussière voletait dans l’air et s’était posée sur les meubles. Le canapé était recouvert d’un drap blanc. Les lourds rideaux qui encadraient la fenêtre tombaient sur le sol. Couchées sur le dos, des mouches mortes jonchaient le rebord de la fenêtre.

Il entra dans le salon, saisit le vase et le jeta contre le mur. Il avait fait ça sans hargne. Machinalement, pour ne plus voir les fleurs. Le verre avait volé en éclats et empli la pièce d’un bruit fracassant. L’espace en avait été réduit d’un coup. Les fleurs s’étaient éparpillées sur le sol. L’eau croupie coulait sur la peinture formant des larmes jaunâtres. Puis le silence était retombé, brutal, enveloppant les meubles, l’enveloppant lui. Ivan se passa la main sur le visage.

Un jour, il avait reçu une carte chez lui à Paris. Elle n’était pas signée. Il avait reconnu l’écriture hasardeuse de Paula. Les hésitations de sa soeur sur les fins de mots. Elle écrivait et parlait de la même manière, en suspendant ses phrases. Sur le devant de la carte était peinte une fleur d’hortensia à l’aquarelle. Paula écrivait qu’elle partait sans préciser où. Elle avait vendu la maison en Bretagne. Elle ne disait pas à qui. Il pouvait garder son jeu de clés, les futurs propriétaires allaient changer les serrures. Elle ne souhaitait plus le voir. Il l’avait lu, mais elle ne l’avait pas écrit.

Il avait lu la dizaine de lignes. Il avait jeté la carte dans la corbeille à papier sous son bureau.

La vérité, c’est qu’Ivan avait frappé avant d’ouvrir la porte de la chambre. Paula n’avait pas répondu. Alors, il était entré.

Il la revoyait nue sur ce lit. Il voyait son visage. Ses cils très longs, noirs qui maintenaient toujours ses yeux dans l’ombre. Elle ressemblait à leur mère.

Il revoyait Paula recroquevillée, son dos soulevé par les sanglots. Il ressentait à nouveau le désir très violent qui l’avait saisi quand il était rentré dans cette chambre. Il voyait à nouveau les contour de son corps se dessiner sous le drap.

La vérité, c’est qu’il avait eu envie d’elle à ce moment-là. Une envie souterraine qui n’en rappelait aucune autre. Il se souvenait de la fleur d’hortensia qu’elle avait coupée net au sécateur et mise dans un étroit verre en cristal sur la table de nuit. Les pétales rosées tremblaient légèrement à chaque pas qu’il faisait sur le parquet en se rapprochant du lit.

La vérité, c’est qu’Ivan avait posé la main sur l’épaule nue de Paula, et qu’elle s’était retournée. Le drap ne couvrait pas tout son torse. Il avait regardé sa poitrine pleine, ronde. Il n’avait pas pu retenir sa main et l’avait posée sur le sein gauche de Paula, recouvrant tout le mamelon de sa paume. Paula avait écarté les lèvres. Elle n’avait produit aucun son. Il avait caressé la peau avec son pouce plusieurs fois.

La vérité, c’est que Paula avait voulu se dégager. D’un mouvement brusque, elle avait essayé de se lever.

La vérité, c’est que l’étreinte n’avait duré qu’un court instant.

Ivan s’était éloigné du lit, elle s’était détournée. Il avait descendu l’escalier, n’avait perçu aucun mouvement à l’étage. Il était parti. Il n’avait plus revu Paula.

Maintenant, Ivan était de retour. La maison était vendue.

Il monta à l’étage. Dans la chambre, le lit avait été défait de ses draps. Le vieux matelas était couvert de traces anciennes, d’auréoles. Un téléphone noir était posé à même le sol, le fil tout entortillé. Le chevet et le verre en cristal avaient disparu. Ivan fit quelques pas avant de faire demi-tour. Le parquet grinça. Il revint au rez-de-chaussée, ressortit de la maison, referma à clé la porte d’entrée.

Ivan se retourna une dernière fois alors qu’il s’éloignait. La maison était sombre. Le soleil s’était caché derrière la ligne des arbres qui entouraient la propriété. Le vent s’était levé. Il apportait l’humidité de la mer, une odeur iodée. Ivan remonta la fermeture éclair de sa parka et mit les mains dans ses poches, pris par le froid du soir qui tombait. Sa silhouette s’estompa dans la descente du chemin. L’obscurité avait envahit le jardin. Le rose des hortensias s’était effacé dans la pénombre. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais aimé les fleurs coupées.