« Sans Adieu »

Un documentaire de Christophe Agou.

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 …  sous les volcans boisés, les sillons de la terre pauvre, les brumes opaques, le parfum du trèfle mouillé, le cri des corbeaux, l’enchevêtrement de la forêt après la tempête, la paix au cœur des vignes, les chemins creusés d’ornières, les champs en friche, la neige balayée par la bise, les mystères de la nuit, le silence… »

 

On en ressort vacillants. Fragiles. Émus. Des chapitres d’une vie paysanne presque disparue, comme autant de petits éclats de grâce pudique dans la rudesse campagnarde du Forez, à l’est du Massif Central. De son pays d’enfance, le réalisateur de Sans Adieu, Christophe Agou, filme le brouillard à couper au couteau, la rosée matinale qui mouille les champs, les flaques d’eau croupie et la boue collante, les carcasses de voitures abandonnées aux poules, les portes en bois déglinguées, les serrures qui ne tiennent plus, les horloges dont l’heure s’est arrêtée, les piles d’objets entassés, les mains paysannes déformées par l’arthrite, les hautes herbes des prairies secouées par la burle.

Photographe de profession, parti vivre à New York, Christophe Agou aura tout juste eu le temps de monter son film avant de décéder en septembre 2015 des suites d’un cancer à l’âge de 45 ans. En 2010, Actes Sud édite Face au silence. Ce carnet photographique d’un monde paysan qui s’éteint reçoit le prix du meilleur livre européen de photographie. Christophe Agou prolonge son travail, ajoute son et mouvement à Face au silence, qui devient Sans Adieu. 1h39 de film tourné avec une petite caméra de poing. Des intervalles d’un temps en sursis.

Les vies de Claudette, Jean, Christiane, Jean-Clément, Raymond, Mathilde. Fermiers, éleveurs de bovins, bergère, viticulteurs. Autant de métiers que de temps passé dans la dureté du sol, dans l’humidité des étables, dans le froid des estives. Des corps fatigués, des coeurs las. Misère et solitude crasses se mêlent à la chaleur du poêle à bois, aux câlins du chien et aux ronronnements des chatons qui envahissent les cuisines encombrées. Un éclairage au minima, se jouant des contrejours, tout en lumière naturelle. Un clair-obscur strié de réparties irrésistibles. Le chien qui aboie sans arrêt, qui emmerde, qui traîne dans les pattes, qui ne veut pas rentrer dans la maison, qui croque les poules. La Chambre d’Agriculture qui ne veut rien comprendre au bout du fil. Et puis, la lucidité extrême de l’éleveur à qui on enlève tout son troupeau pour suspicion de « vache folle ». Sa clairvoyance quand il insiste pour que le représentant de l’Etat soit présent lors du départ de ses vaches. Sa reconnaissance candide au journaliste qui a relaté son histoire dans le quotidien local.

Aucun voyeurisme chez Agou. Aucune recherche d’esthétisme à tout prix non plus.  « J’ai pour mon pays d’enfance, le Forez, un amour infini. c’est de cette province de France aux paysages exacerbés, de ces humbles destins, de ces joies, de ces peines humaines et de ces silences assourdissants que je suis allé m’enivrer. » C’est l’intimité qu’Agou crée avec ses personnages qui fait de Sans Adieu un film puissant. Les plans rapprochés sur les rides creusés, sur des larmes écrasées d’un geste vif sur la joue, sur les ongles cassés et salis par le travail de la terre, sur un bout de saucisson découpé à l’Opinel et jeté sur la table, sur un verre de pinard coupé à l’eau parce qu’à midi ça requinque. Le museau du chien assis sur la banquette arrière, dépassant tout juste au milieu des herbes folles amoncelées dans la voiture que Claudette vient d’aller faucher. La caméra contournant tendrement la Citroën où l’on devine la vieille femme assoupie à l’heure de la sieste, éclairée par un rayon de soleil.

Ces chroniques paysannes sont faites de tripes et d’âme. On les reçoit tel quel ou on passe à côté du film. Sans surcharger l’émotion jamais, sans apitoiements excessifs et impudiques, Agou dépose le bilan du délabrement paysan exposé à la mondialisation, aux réglementations européennes, à la normalisation. Œuvre à la diffusion posthume, Sans Adieu est une profession de foi, exempte de toute prétention à être portée en étendard. Dans le Forez, les vieux ne disent pas « au revoir », mais « sans adieu ». Pour ne pas porter la poisse.



Sans Adieu, documentaire de Christophe Agou | Production Les Enragés
Dans les salles le 25 octobre 2017.

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